lundi 13 juillet 2026

                                   


TRANSFORMATION ! Après des décennies de travail psy, la découverte du travail sur le corps... 


 Au risque de l’Inconnu

     « Vous avez lu Le Déclic ? » Non. Et je n’ai pas envie de le lire, elle me fatigue avec ses lectures, j’ai besoin de prendre un peu de distance avec ma thérapeute. Et je ne comprends pas grand-chose à son histoire de tristesse dont on fait son fonds de commerce et qui est inscrite dans les cellules ; et pourquoi prendrais-je des antidépresseurs ?

Ça, c’est avant le début de l’année de tous les risques. Et puis juste avant de basculer dans cette dernière, synchronicité de lecture, Vivre avec son passé. Comment décrire ce qui n’est pas descriptible ? Ce mouvement intérieur subtil, cette évidence soudaine, « mais c’est bien sûr ! », ce pas de géant au bout du souffle du corps et de l’esprit ? Ai-je vraiment pris un risque, ou la vie s’est-elle imposée à moi sans fracas, parce que c’était le bon moment ? « Ne vous demandez pas ce que vous attendez de la vie. Demandez-vous ce que la vie attend de vous. » Parce que, des risques, mine de rien, j’en avais pris assez.

Alors, comme une évidence, Le Déclic, avec son schéma victime, attaquant, soignant, et notre histoire inscrite dans nos cellules. Et je prends le risque. Le risque d’observer ce schéma en conscience, d’accepter l’inacceptable, de tenter d’en venir à bout. Je commence la pratique des exercices de Libération des Mémoires Corporelles, saisis ma chance de m’apercevoir qu’un cours existe là où je vis, m’y inscris, accepte l’idée de la leibthérapie lors de mes retraites en silence. J’accède doucement aux tréfonds de ma carcasse endolorie, aux muscles les plus profonds, aux organes, aux cellules de la mémoire. Je prends le risque, de remplir l’enveloppe vide, de m’approcher de mon corps physique et de tous les risques qu'il a encourus tout au long de ma vie. À travers lui, je prends le risque de plonger dans l’inconnu, de lâcher mes fondamentaux et le « tout psy » de ma vie entière, de ne plus avoir de réponses et de ressentir là où il y avait précédemment besoin de comprendre et de verbaliser. Je prends un chemin à l’envers de celui que j’ai toujours suivi, je me mets à l’écoute de tout ce qui est engrangé dans mes profondeurs, je touche la surface pour faire remonter les émotions inscrites dans mon ADN, dans mes cellules, mes muscles, mes organes, ma peau, et non l’inverse, comme je l’ai toujours envisagé, à savoir qu’une émotion, un affect, un traumatisme émotionnel présents peuvent déclencher un problème physique, une maladie, et que la recherche consiste à dévoiler ce qui a fait mal psychiquement. Et même si je n’abandonne rien de ce fonctionnement qui m’a tant apporté, et dont je sais qu’il est véridique, j’emprunte les deux sens en parallèle ; je sais que je suis maintenant en mesure d'avancer dans une nouvelle direction, mais je sais aussi que cela ne m'est possible que parce que j'ai suivi d'abord l'autre voie. « La psychanalyse, c’était une étape. Maintenant il y en a une autre. », m’entendrai-je énoncer lors d’une nouvelle retraite.

 

      J'ai suffisamment énoncé le sens interdit, devenait-il enfin empruntable ? En faisant demi-tour et en reprenant dans l’autre sens ? Je me suis placée en observation. Impressionnée par les comptes-rendus des utilisateurs de la Méthode de Libération des Cuirasses, avec toutes les résurgences inconscientes dignes d'une psychanalyse, j'ai attendu de voir ce qui sortirait de mon corps doucement massé par les balles en mousse et le bâton. Il n'y a rien eu d'exceptionnel, même si lors des cours en présentiel avec Marie-Caroline, j'avais l'impression que j'étais la seule à évoquer des émotions plutôt que des ressentis corporels, ces derniers n'étant cependant pas absents.

     Une chose m'apparait sûre, l’acceptation de ce travail sur le corps m’entraîne à ne plus m’appuyer uniquement sur ma raison, mon analyse, ma pensée, car même si je l'ignorais, c'était elles qui prenaient toute la place. « Tu es sur la voie. », me suis-je entendu dire lors de l’une de mes dernières retraites.

     Au risque de lâcher le mental


L'Inaccepatble, T.5, L'Essentiel du risque    


                2024. Point de non-retour.

Passé et présent prennent tout leur sens, la femme que je suis devenue réintègre la jeune femme d’alors, la femme d’alors se fait chair. Dans la souffrance de l’époque, que je retrouve, ce qui me frappe, c’est que mon corps se mettait à l’unisson de mon psychisme. J’étais littéralement un corps souffrant.

     Mon premier roman, écrit au moment de mon cancer, s’intitulait « Au fil des maux », avant que mon faux éditeur ne change le titre pour « T’es pas une fille ». Au creux de ces maux, je tâtonnais déjà à explorer le lien entre ma souffrance psychique et mon corps en déroute, mes cellules désorganisées. Le chemin d’aujourd’hui réécrit l’histoire à l’aune de leur unicité. 

     Après l’enfant dite « jamais malade », la jeune adulte avec qui je renoue se trouvait rattrapée par des symptômes divers, la machine se détraquait. Dans mes lettres à mes parents, je découvre une attitude paradoxale d’enfant malade, qui s’oppose à une maturité certaine que j’avais occultée. Peut-on raisonnablement penser, comme l’aurait énoncé mon analyste, que le corps tentait d’exprimer le mal-être psychique et moral que mes parents n’entendaient peut-être pas suffisamment, ou auquel ils ne répondaient pas ?  Cri d’appel et de désespoir de l’enfant jamais malade qui voulait que l’on s’occupe enfin d’elle ?

 

     2024. Point de non-retour.

Le corps, encore. Prise dans un maëlstrom de sensations, de démarches autour du corps, de séances diverses, je peine un peu à m’y retrouver ; je ne sais qu’une chose : le lien qui se faisait insistant il y a quelques mois, alors que je sentais de plus en plus nettement une séparation entre mon corps et mon esprit, mon âme, ne comprenant pas vraiment ce que Françoise me disait lorsqu'elle m'énonçait que tout était inscrit en profondeur dans les cellules, et cela depuis toujours ; ce lien se tisse, tente de s’éclaircir. Je n’obtiendrai pas toutes les réponses, juste un entrelac de sens, de construction interne.

               Comment toutes ces périodes de vie, tous ces non-évènements, tout ce mal-être, comment tout cela est-il lié au corps, ou plutôt comment mon corps est-il lié à tout cela ? Le temps éclaircira la pensée, pour le moment cette souffrance ressurgit en flashs. Ceux que l’hypnose a revisités, et dont la psychanalyse avait ouvert la voie, restés souvent hypothétiques, mentalement accrochés au vide de l’essentiel. Mon corps ne se sent pas encore plus léger, c’est actuellement mon psychisme qui avance à grands pas, se libère, respire. Sors de ce corps, toi le monstre, le dragon interne. Laisse mon corps respirer, se déployer, sortir de la crucifixion. Le corps du Christ, amen. S’incarner enfin. Avoir un corps, être un corps, un beau matin. Le corps que je suis, avec le corps que j’ai.

Avant cela, quand ai-je pris conscience de mon corps ? Quand ai-je su que j'avais un corps, avant même que d'être un corps ? Je n’ai fait que vivre avec, parfois contre, à corps perdu, accord perdu. Corps à corps, corps sans accord. Corps accord. Écouter, entendre. Entendre sans écouter. La nature du vent, des cigales et du pic-vert, l'humanité des voix, les bruits du quotidien. Savourer mon silence intérieur et le son de mes cellules. Je n’ai fait que l’utiliser.

      D’abord, il y eut ce corps-mère du bébé abandonné quelques jours, évoqué, retrouvé, déployé en psychanalyse. Ce corps comme seul substitut de la mère absente, seule planche à agripper pour ne pas se noyer. Je me suis posé la question de savoir si les coups, les blessures, les souffrances que je lui infligeais n’étaient pas symboliquement destinés à protéger ma mère de ce que j’aurais voulu qu’elle subisse à travers les sentiments négatifs, inconscients eux aussi, que je ressentais à son égard en même temps que l’amour. « Ce n’est pas grave, la haine, quand il y a de l’amour. », parole de psychanalyste.

Et puis le corps de la petite fille, dont on s’occupait au détriment de son âme, qu’on éduquait sans concessions, « une bouchée pour papa, une bouchée pour maman », « mâche, avale ».

Le corps d’angoisse le long des nuits d’enfance, tête qui enfle, vertiges, est-ce que je suis Marie-Ange, « sortie de corps ». Corps qui se meut dans des automatismes irrépressibles le long des portes et des couloirs, errance de l’enfant perdue, vérifier mille fois que tout est bien fermé, que la vessie est bien vidée.

Plus tard, au fil des années, heureusement, le corps magnifié, bronzé, tonique, « pousser le corps, j’en sais quelque chose », parole de psy. La plage et le sport, l’exercice, tennis, ski, rando, vélo, natation, yoga, gym, aquagym ; jamais avec excès, juste pour le mouvement, le plaisir, le bien-être, la joie de se sentir fatiguée dans ses cellules, en lien, reposée aussi, détendue. Naturelle.

Un jour, le corps de mère, pouvais-je y croire ? Oh ! Avec difficulté, mais un corps de mère, à défaut d’avoir été un corps de femme, désirée, caressée, aimée dans tout ce que cela représente. Incrédulité, bonheur, attente, calme, sereine au fond. Ventre qui s’arrondit doucement, tressaillements de la vie qui commence dans les entrailles, tension, ne plus pouvoir se retourner la nuit, ventre tendu, « je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi gros », dixit ma belle-sœur d’alors. Deux enfants, extraits par ouverture, déception, mais ils sont là, beaux, beaux, beaux…

 Mais le corps qui se venge. Corps fantasmatique, être un garçon, en réaction à l’été de mes six ans. L’ambiguïté du corps, par la suite, avec ces rêves récurrents dans ma jeunesse, où je faisais l’amour avec une adolescente. « Vous cherchez une part de vous », parole de psychanalyste.

Alors la haine du corps, d’abord, mais je ne faisais que l’approcher de loin, en particulier à l’époque de mon cancer : Et mon corps, ce corps hideux que je ne supporte pas, qui, là, me parait être autre, corps d’homme, de femme masculinisée, quoi d’autre encore... Mon analyste avait noté une double approche, avec, face à ce rejet, l’image, aussi, d’un corps sublimé, teinté de beauté. Longtemps, pourtant, la laideur, le rejet, l’étroitesse, la honte, m’ont accompagnée. Était-ce vraiment de la haine, du refus, du rejet ? Ou plutôt une vaste interrogation, une recherche sur l’incontournable Qui suis-je ? Je me souviens très bien de ce rêve, à l’époque de mon cancer, et alors que je parvenais quotidiennement à les retenir, les noter, ils foisonnaient : Et au détour d'une bribe de rêve, d'un mot, il est petit à petit question du corps. De mon corps. Beau. Corbeaux dans les champs au cours des promenades autour de chez moi. Corbeaux Freux. Corps beau affreux.

     Morceau d’écriture, stage « Des corps et des mots », août 2023. Élucubrations autour du corps. Le corps en mouvement, vibrant, intense, pieds, jambes, articulations, marche, saute, danse, sublime et athlétique. Soudain le souffle se fait court, ce corps s’arrête, rompu, se cherche, s’est perdu, le rythme harmonieux n’est plus. Déserté, il manque d’air, suffoque, il va mourir.

Respirer, souffler. Ne pas hurler. Pleurer peut-être. Se recentrer.


L'Inacceptable, T.4, Les mots en corps


lundi 6 juillet 2026


 

                            LA MER

J’ai l’immense privilège de vivre une partie de l’année en bord de Méditerranée.

La mer a baigné une grande partie de mon enfance et de mon adolescence. La vie et les circonstances m’ont portée vers des mers bien différentes les unes des autres, m’ont amenée à la perdre, à la retrouver. Elle a toujours été une part de l’Essentiel qui me faisait rebondir, accepter l’Inacceptable.

Je l’ai décrite, je l’ai inventée. Je l’ai écrite, l’écris sans relâche.

C’est la saison, et elle aide à supporter les canicules... La voici, d’abord en écho du passé.  


L’Inacceptable, T.1, C’est pas beau la famille ?

 

       Les tons chauds de l’enfance à Casablanca étaient ceux de la mer et du soleil, de la plage le dimanche. Contrairement à beaucoup de Français qui vivaient là-bas, nous n'avions pas de cabanon sur une plage. Nous allions à celle de Mannesmann, elle était large, et les cabanons étaient en bordure, sur des dunes, me semble-t-il, garnies de kikuyu, qui m’est resté en images. Nous y restions la journée, avec un pique-nique. « Tu entends la mer ? » Elle fredonne au fond du coquillage plaqué contre son oreille, loin, loin, dans un ailleurs magique qui n’existe soudain que pour elle…

Étonnamment, je ne savais pas nager, ai appris très tard la brasse avec la tête hors de l’eau, et n’ai pas réussi, beaucoup plus tard et malgré des cours, à nager le crawl. C'est ma propre fille qui m'a véritablement appris la brasse il y a quelques années, et je m’essaie encore tant bien que mal au crawl, pratiquant cependant le dos crawlé. Je crois qu'on laissait les enfants se débrouiller tout seuls, et qu'il n'était pas à la mode de leur apprendre à nager correctement. D'ailleurs, ma mère n'a jamais su nager, et mon père barbotait la tête hors de l’eau ! Alors je sautais dans les vagues froides, me laissant parfois malmener et ballotter par les rouleaux. Volupté de son corps d’enfant, roulé par l’océan, allongé sans serviette au sortir de l’eau, gros grains de sable d’or collant à la peau...

À l'époque, on nous obligeait à attendre trois heures avant de nous baigner à nouveau après le repas. Je trouvais ça très long. Petit à petit, ces trois heures se sont d'ailleurs transformées en deux, allez savoir pourquoi !

D'autre part, il n'était pas question de crème solaire ! Mon capital soleil est soldé depuis longtemps, c'est pourquoi je surveille maintenant ma peau, même si elle n'est pas fragile, et que chaque fois que je la vois, la dermatologue me demande pourquoi je viens ! Puis elle se souvient de cette enfance non protégée et de mon hérédité, mon père ayant eu un mélanome, et m’accorde qu'il est peut-être bon que je vienne tous les deux ou trois ans !

Au retour de la plage, nous nous arrêtions dans un restaurant ou un autre, pour des brochettes ou des crêpes bretonnes, avec ses deux authentiques propriétaires aux coiffes blanches immaculées.  

P.158

 

 

Avant cela, il y avait un arrêt obligatoire au marché au poisson avec la criée, à Mohammedia. Nous restions dans la voiture pendant que mon père, ou mes parents, allaient se ravitailler. Et au retour, une bonne douche était de mise ! Retour de la mer, pieds noircis par le cambouis laissé sur les plages, il faudra le décoller tout à l'heure, cheveux embrouillés par l’iode et les coquillages. Arrêt au marché au poisson pour ramener le homard bleu encore vivant que son père plongera ce soir toujours en vie dans la marmite d’eau bouillante, après lui avoir soigneusement attaché les pattes, et qui deviendra rouge…

Nous allions également nous baigner dans les piscines de la corniche casablancaise, piscines d'eau de mer directement remplies par cette dernière. Les noms étaient évocateurs, et c'était un grand plaisir. Miami, Tahiti, Kontiki, Le Lido, Le Sun… Il me paraît d’autant plus étrange que je n’aie pas su nager, d’autant que l'océan Atlantique n'est pas de tout repos ! En escale à Casa, retrouver la corniche…

P. 159-160

 

 

Mais au-delà des couleurs, le monde gardait pour moi son ombre. La mer elle-même devenait traîtresse, devant ma rétine passe cet homme qui court vers elle pour s'y jeter, d’autres courent derrière lui, tentent de le rattraper, une fois, deux fois. Il veut mourir, il veut que la mer fasse avec lui ce qu’elle fait tous les dimanches avec d’autres, le tuer…

Je n’aime pas l’Atlantique, il me fait peur et sa couleur ne m’émeut pas. Aimer quand la mer est plane, étale, de ce bleu-gris du matin, les jours sans vent de terre, et avant que la brise marine ne se lève… Cette mer-là la rassure… Je me le suis encore prouvé cet été à Essaouira, ai trempé un pied sans enthousiasme, ne me suis pas baignée malgré mon intention. Froid et mouvementé. J’ai maintenant un amour immense pour la Méditerranée, en parfaite substitution. La Méditerranée lui est devenue précieuse, elle l’a joyeusement adoptée pour son calme après les traîtrises de l’Atlantique de son enfance, qui emportait trop de corps le dimanche, en plus de tous ceux, allongés au bord des routes, que l’on recouvrait d’un drap blanc…

Je les revois, ces cadavres sobrement recouverts, privés de vie à la suite d’accidents.

P. 163

vendredi 3 juillet 2026

 

                                                           CANICULE

En ces périodes de fortes chaleurs, où l'on s'interroge de plus en plus sur ce qui est acceptable, je m'inquiète pour l'avenir...

Quelques mots, écrits lors de canicules précédentes. Au coeur de l'Inacceptable, des instants de grâce. L'un ne va pas sans l'autre...


               Et il y eut un matin.

Après la chaleur accablante des jours précédents, de celle qui immobilise l'air, limite le souffle, ralentit la vie intérieure, les feuilles se remirent à vibrer, les nuages à parcourir l´azur, métamorphosant la crainte de l'orage et de la pluie en bénédiction du ciel.

La lumière se fit plus légère dans les entrelacs des troncs, le figuier put enfin développer son arôme, elle songea à son frère, pour qui ce fumet persistant insistait en une mémoire oubliée qu'il alla chercher jusqu'à son origine, dans ce pays de son enfance, pèlerinage solitaire, nécessaire et cathartique.

Effleurement de la peau des plantes, immobiles, attentives à cette légère modification de l'atmosphère léthargique des heures qui venaient d’abasourdir le monde, au cours desquelles la planète en apnée retenait son angoisse dans le déni des années à venir.

Une mésange, ou était-ce un moineau, des merles, battements d’ailes retrouvés. Quelques minutes d'éternité arrachées à l'apocalypse.

     Et elle vit que cela était bon.

 

               Il y eut un soir, il y eut un matin.              

L’orage de la veille avait crevé le dôme de chaleur insupportable, battant tous les records jamais atteints. La nuit avait retrouvé sa normalité, fenêtre ouverte, l'air caressant la peau, la respiration reprenant son rythme normal, libérée de la climatisation et des bouchons d'oreilles pour ne pas l’entendre.

En ce matin, tout bruissait, explosait, s'emballait. Les plantes se coloraient à nouveau de leurs teintes luisantes, se redressaient, buvaient cette eau bienvenue qui recommençait à tomber. Les oiseaux retrouvaient leur mobilité, gazouillaient, virevoltaient, s’abreuvant le long des feuilles. Feuilles qui se mouvaient à nouveau, reprenaient vigueur, se redressaient, tendaient leurs bras échevelés vers le ciel. L'air embaumait le figuier, le seringa, tentait timidement d'approcher l'automne et ses senteurs de feuilles qui tombent, d'humus frais.

Jamais le quartier n'avait été aussi bruyant ! Voix fortes, musique, cognements, les humains aussi sortaient de leur torpeur, de leur immobilisme, s'agitaient, balayaient, nettoyaient, interpellaient, s'énervaient, bougeaient. La vie reprenait son cours, interrompu par la stupeur du réchauffement climatique, de la planète hurlante que personne n’entend.

Elle, elle écrivait, tentait d'approcher cette étoffe sensorielle entrevue au milieu de ces femmes qui lui avaient rendu sa texture, son intégrité, son genre. Ce matin, elles avaient échangé autour d’une artiste, d’une voix qui les étreint, d’un spectacle possible, ensemble. Tout simplement. « Quand allez-vous cesser de fuir l’essentiel ? »

     Et elle sut que c’était bon. 

 

               Et il y eut le lendemain.

La touffeur létale des derniers jours avait cédé la place aux orages récurrents, l’air était encore moite des restes de chaleur. La lourdeur de l’esprit, des poumons abreuvés de l’air artificiel de la climatisation, criait son besoin de libération, réclamait son pesant de nature et de mouvement.

La marche, enfin. Ce balancement des hanches libérateur, détenteur d’oubli, de silence, de retrouvailles bienheureuses avec le fond de l’Être.

La ville s’animait, les humains avaient quitté leurs antres, allaient, venaient, ombre et lumière de fin d’après-midi sur les trottoirs des boulevards, des enfants pédalaient, de ses poings nus un garçonnet cognait le grand cœur métallique rouge de « mon cœur Valence », qui résonnait le long du Champ-de-Mars où les tentes blanches du festival gastronomique proche avaient déjà pris place, coupant la perspective sur le kiosque Peynet et le lycée, où tant d’années l’avaient vu arriver le matin.

Le parc était fermé pour cause d’intempéries possibles qui ne viendraient pas, l’obligeant à une réflexion rapide sur la suite à donner à ce parcours devenu rituel, et qui brutalement s’interrompait. Les Trinitaires, les bords du Rhône, qu’elle délaissait depuis quelques mois ? Ce parc, elle en avait rêvé en arrivant dans cette ville, elle irait souvent, il était à portée de vue et de jambes de son lieu de travail, c’était un beau projet ; jamais réalisé, les copies, les photocopies, les papotages en salle des profs, la course, le manque de temps, les enfants qui attendaient, la fatigue… Depuis le déménagement, elle jubilait, en profitait jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année. Ses arbres remarquables, ses pelouses et ses allées, sa cathédrale de platanes, ses oiseaux colorés et ses moutons, le vilain petit canard blanc s’ébattant au milieu de ses congénères colverts, explosion de couleurs et de sons, elle ne s’en lassait pas. Délassement du corps et de l’esprit, ressourcement de l’âme en peine.

Descente le long des grilles, un homme embrassait sa compagne à pleine bouche, les lauriers roses débordaient, bras chargés de fleurs réclamant leur liberté hors de cette prison pourtant dorée.

Avec un léger doute, serait-t-il ouvert, lui, d’ailleurs peut-on le fermer, elle obliqua à gauche, atteignit l’autre parc, plus sauvage et moins fréquenté. L’eau roucoulait le long des canaux, la pénombre avançait doucement, les jours avaient rétréci, bientôt ce serait la fin de l’été.

     Et elle sut que le chemin l’attendait. Son chemin. Son symbole et sa grâce.

 

                Et il y eut…

Un vieux monsieur lit sur le pas de sa porte, flashs d’Espagne, d’Italie, des chaleurs du midi de sa jeunesse.

 Léger changement de parcours par rapport au quasi rituel habituel, avec son retour par le parc Jouvet, toujours fermé. Qu'à cela ne tienne, un peu de courage pour aborder la volée d'escaliers de la Comète, ces marches usées qu'elle a montées si souvent pour rejoindre le lycée. Traversée du Champ de Mars et de ses tilleuls, à son arrivée il y a trente ans, c'était un parking. Le kiosque

Peynet, nouvelle évocation du passé, les torchons de son trousseau, avec des dessins dudit Peynet, que sa mère lui avait offerts, et dont il reste quelques exemplaires qui commencent à se trouer. Là encore, réalisation que le sens qu'elle utilise le plus, c'est la vue, qui immédiatement fait des liens, évoque des souvenirs, « je suis où et quand ? ».

Alors, retour au corps, à la marche, à la respiration, aux sensations qui fourmillent dans chaque cellule. Regard large, qui ne s'attarde sur rien, sons multiples, un enfant pleure, des voitures roulent, les voix des passants ; odeurs de feuilles asséchées par l’été, de ville qui circule, un léger souffle sur la peau... Marche chaloupée, balancement du bassin, respiration étale.

     Et elle sut qu’elle était ici et maintenant.

 L'Inacceptable, T.4, Les mots en corps. P.3, 21, 41, 83

jeudi 18 juin 2026


TRANSFORMATION

Un bien grand mot, mais il est utilisé dans certains milieux où l’on travaille à trouver en soi sa part d’essentiel, à accepter l’Inacceptable et à s’en éloigner.

Ici et maintenant en sont les maîtres-mots ; beaucoup de programmes de méditation vont l’énoncer, le faire « travailler » ... oui mais... cela va rester mentalisé. Et ne pas changer le fond du problème.

J’ai découvert petit à petit, au cours d’un parcours fait de synchronicités et de rencontres, que l’Essentiel, c’est à partir du CORPS qu'on l'approche. Incarnation. Au sens tout simple de retrouver le vrai contact au « corps que l’on est » et non au « corps que l’on a » (K.G. Durckheim).

C’est ce parcours que j’écris en parallèle à mes souvenirs. Pour m’apercevoir que c’est, avant tout, ce qui manquait...

 

 Car que faisais-je de mon corps lui-même, mon corps matière, mon incarnation première, ma chair vivante, ici et maintenant ? Mon souffle ? « Le reste, ça n’existe pas », parole de psy. Corps blessé, chair à vif qui s’ignorait, je ne vivais qu’à travers mes émotions, mes ressentis, ma souffrance, « les émotions, c’est physiologique ; ça crée le mental ». Mental insupportable, corps en ébullition. Accepter l’inacceptable.

     J’étais un corps de larmes.

L’Inacceptable, T.4, Les mots en corps (P.175)

 

     Août 2023, stage d’écriture. Voyage au pays de mon corps.

Mon corps. Tout un poème… Non, c'est trop court, un poème. Tout un langage. Corps meurtri, corps souffrant, à remercier pour ce que tu m'as montré, appris au fil du temps.

Corps physique, mal partout, mal au genou, ballottée entre le « je » et le « nous ». Mal au dos, en avoir plein le dos. Et puis la maladie, le mal à dire, un jour, pour enclencher le chemin à l'envers, s'arrêter, s'occuper de soi, remonter la pente. Essayer d'y voir clair.

Corps physique, malmené, tour à tour aimé et détesté. « Je suis petite, je suis grosse, j'ai des poils partout », oui mais les jambes ça va, les yeux verts c’est joli.

Corps fantasmé, trouvé sur le divan. La fille, c'est ma sœur, moi j'ai un secret, je suis un garçon, c'est mieux pour maman, et pour papa aussi. D'accord, je le sais maintenant, mais il faudra encore des décennies pour que ce terrible quiproquo arrive au cœur, que ces quelques mots : « je vous sens très féminine » crèvent enfin la bulle. De la guerrière, du masque, de l'illusion. Du fantasme sorti de nulle part.

Corps imaginaire, plaire aux autres, aux garçons, aux hommes, essayer l'élégance, le maquillage, les talons. Non, décidément, ça va pas. Pourtant les hommes aiment, défilent.

Corps-mère. Rassurant. Il n'y a eu que lui au moment du premier abandon, comme preuve d'une existence quelconque, que lui à qui, à quoi, me raccrocher.

Corps-mère. Un, deux, trois essais. Les embryons ne veulent pas se lover dans mon ventre. Même le premier bébé qui décide de rester fait d'abord mine d'évacuer les lieux. Hôpital. Hormones. Merci, ma fille, d'avoir élu domicile dans mes entrailles. Mais pas complètement femme, je n'ai pas pu te faire naître par voie basse, comme on dit. Hanches trop étroites, sacrum plan, mesures de bassin d'homme, on a ouvert plus haut pour venir te chercher, tu avais prévenu en ne te retournant pas. Ton frère, je n'aurai pas le courage de revivre en direct l'ouverture, les huit épaisseurs à recoudre, je demanderai une anesthésie générale. La septième, huitième, je ne sais plus. Sommeil de l'oubli. Depuis, votre père me dit parfois « tu poses les mains sur ton ventre ». Tout le temps. Temps de pause, de respiration, de recentrage.

Corps subtil. J'inspire, j'expire. Expérimentation du corps que je Suis, effaçant le corps que j'ai. Je suis en vie. Tu es en vie. Nous marchons ensemble, nous respirons ensemble. Pas toujours, mais de plus en plus souvent. Au fil du recollage des morceaux du puzzle. Des morceaux éclatés.

L’Inacceptable, T.4, Les mots en corps (P.104-105)

 

     Morceau d’écriture, stage « Des corps et des mots », août 2023.

Lâche. Lâche les crispations. Lâche les peurs. Lâche le mental. Évacue. Lâche. Oublie. Lâche les autres, dis non. Lâche la lâcheté, la fuite, le mensonge. Lâche les ombres. Lâche le passé, le futur, les souvenirs, les élucubrations. Lâche la bagarre, la guerrière, trouve ta voie. Oui mais lâche ton corps, lâche ton souffle, lâche tes larmes. Lâche tes rêves. Lâche-toi, lâche-moi. Prends ma main.

L’Inacceptable, T.4, Les mots en corps (P.201)

 

mardi 16 juin 2026

 


Reprise de ce blog laissé en friche depuis janvier du fait d'une période intense qui m'a pris toute mon énergie.

Passer de l'Inacceptable à l'Essentiel n'est pas de tout repos ! Cela s'appelle la Transformation !

Une année de changements et d’un drôle de chemin...


Aujourd’hui, je me contenterai, avant de partager à nouveau des pages de ce que je continue à écrire, de citer Karl Graf Dürckheim, diplomate, psychothérapeute et philosophe allemand :

« L’homme est tendu entre deux réalités. Sa réalité existentielle, où il se sent menacé par le chaos des évènements extérieurs ; et sa vraie nature, son être essentiel. »

« Quand allez-vous cesser de fuir l’essentiel ? »

vendredi 16 janvier 2026

 

« Pour toi qui aimes déchirer les petits papiers.

Voici le poème que j’avais mis en voix à la fin du stage… » Christelle, 2025

Merci, Christelle…

  

Tout déchirer

Déchirer pour tout oublier

Déchirer les morceaux de vie

Déchirer à l’infini

Oublier les traces ancrées.

Ouvrir la fenêtre

Pour ne plus prendre perpette

Ouvrir la fenêtre

Pour retrouver l’oxygène en fête.

Vider la chambre des souvenirs

Pour ne plus subir

Vider la chambre des vieux désirs

Pour ré-apprendre à vivre et à re-surgir.

Qui me sauvera?

Si je ne déchire pas

Qui me sauvera?

Si je n’ouvre pas

Qui me sauvera?

Si je ne vide pas.

Le monde, les amis, la médecine, la nature, les pillules, le chocolat, le bonheur, les

bons jours, les bijoux, les voyages, la famille, les étoiles, le soleil.

Qui me sauvera de cette foule, tout au fond de moi, à peine visible?

De ce tumulte si ténébreux,

De ces angoisses agonisantes

De cette mélancolie si accrochée

De cette fatigue hillarante

De ces insomnies exubérantes

Qui me sauvera?

Qui me sauvera?

Qui me sauvera de cette foule, tout au fond de moi, à peine visible?

Ce sera MOI accompagnée d’une note choisie du reste du Monde.

Christelle-Taillé 2025

 

   M’interroger sur ma famille et mes ascendants a toujours fait partie de ma démarche… Jusqu’à m’apercevoir que l’essentiel de cette recherche se concentrait sur la branche maternelle ; jusqu’à y découvrir le secret de ma vie…

                                           L’Inacceptable, T.1, C’est pas beau la famille ?

 

           À Casablanca, nous allions dans un restaurant sur le mur duquel une pancarte amusait beaucoup mon père. Allez savoir pourquoi, y étaient inscrits ces mots : « C’est pas beau la famille ? »

               C’est pas beau la famille ? Line et Raymond. Papa, Maman

     Ils s'étaient rencontrés à Lyon, à un cours de danse. Line était née à Montbrison, dans la Loire, et Raymond à Champagnole, dans le Jura.  En 1952, année de leur mariage, il avait trente ans et elle vingt-six. Lui entamait sa troisième année d’enseignement, après une passée à Thionville et une à Mâcon. Il avait demandé sa mutation pour se rapprocher de celle qu’il avait choisie pour être sa femme (même si sa sœur raconterait un jour en rigolant qu’il avait hésité avec une autre…).

(p.82)

 

               C’est pas beau la famille ? Line et Raymond. Papa, Maman

     Qui étaient-ils donc ? Depuis longtemps, j'avais le sentiment d'être détachée d'eux, me tenant loin, sans attaches précises. Orpheline depuis longtemps ; de père et de mère, elle ne sait pas si c’était en même temps ; elle est celle qui fit disparaître père et mère en elle, leur meurtrière. Elle a tué son père quand elle était petite, elle avait six ans, sa mère, elle ne sait plus. C’est drôle, ça ; on tue ses parents un jour, dans sa tête seulement, et après on vit avec, on croit que c’est vrai, et on ne s’en remet pas.

     Sa naissance fut une imposture. Le hasard joua en sa faveur, mais elle n’a aucune légitimité. Son patronyme lui-même n'est pas celui qu'elle devrait porter. Marie-Catherine, à l'origine de ce dernier, étant fille mère, engrossée par celui chez qui elle était servante, donna naissance à un fils dit bâtard, qui ne porta jamais le nom de son père.  

     Raymond, son père, devait avoir une furieuse envie de vivre, sa naissance elle-même étant un miracle. Il vint au monde à l'envers un jour de neige. Plus de huit livres de bébé par le siège, emportant tout sur son passage, tissus, muscles, sang, lymphe, dévastant la matrice de sa mère qui mettait bas pour la septième fois. Elle jura que c'était la dernière. Le cordon enroulé autour du cou, bleu des pieds à la tête, il se présenta les fesses en avant, ne respirant plus.

Le père pleurait, la mère évanouie de douleur. Le médecin appelé au secours « (…) regardait tomber la neige après avoir dit : « dommage, c’était un beau bébé ». Il avait été appelé en renfort par la sage-femme, (…) pour un « siège ». Plié en deux, non retourné, j’arrivais au monde fesses premières et pesais 9 livres. » Ecrits paternels. Avant cela, on avait d'urgence fait appeler le prêtre, qui l’avait baptisé sur les fesses, seule partie de son anatomie alors accessible.

Mort-né, donc. Mais ce bébé était trop beau, la sage-femme trop intuitive. Refusant l’inacceptable, elle prit le bébé par les pieds, le retourna tête en bas, le secoua, le gifla, le rejeta sur le lit pour que son père lui insuffle de l'air dans les narines. En désespoir de cause, on lui brûla « une allumette au bas de la cuisse droite, ce dont j’ai gardé une cicatrice dont je n’ai que très récemment constaté la totale disparition et sur l’emplacement de laquelle je peux encore à ce jour mettre le doigt sans risquer de me tromper. » Ecrits paternels.

Et le miracle se produisit, le beau bébé poussa un vagissement, soudain bien décidé à prendre sa place sur cette terre. La légende raconte que l’ensemble dura une heure ou deux, mais au vu des capacités intellectuelles de l'individu, il est impensable que le cerveau soit resté si longtemps sans oxygène. Même les forceps ne laissèrent pas de trace, et à la fin, à plus de quatre-vingt-treize ans, ce désir de vie ne l'avait toujours pas quitté.

     Line, sa mère, n'aurait jamais dû exister. Portant ce prénom par fidélité à l'enfant retrouvée morte dans son lit un an ou deux avant sa propre naissance, ce laps de temps a fluctué dans les comptes-rendus familiaux, ne fut jamais qu'une enfant de remplacement, qui n'aurait jamais vu le jour si la première Hélène avait vécu. Elle hérita de surcroît de la même marraine, Hélène aussi, évidemment. Vie par délégation, peut-être à l'origine de cette errance physique et psychique dans laquelle elle vécut la seconde partie de sa vie.

     Ces deux non-événements furent le prélude à son existence, résultat aléatoire de la rencontre entre deux parents en vie par accident, accrochés l'un à l'autre comme deux noyés à leur branche.

     Est-ce de là que lui est longtemps venu ce sentiment d'usurpation, cette impression qu’elle ne devrait pas être ?  « Vous ne vous sentiez pas légitime ? » Question de psy. Et si elle n’était pas leur fille ? Si elle avait été échangée à la clinique ?

(p.86-88)


Longtemps j’ai cherché l’origine de cette souffrance. Tout naturellement, cela m’a d’abord amenée à m’interroger sur mes origines, ma famille, le poids potentiel que tout cela avait pu faire peser. Il y a plusieurs manières d’embrocher la vie et sa cohorte de catastrophes ; il y a plusieurs manières de faire face à la famille et à ses légions de tordus : soit on prend tout en pleine face et on sombre dans la colère et le désespoir ; soit on s’esclaffe face à tant de tristesse et de misère. Elle avait toujours privilégié la première méthode, non par choix mais par constitution psychique, se coupant lentement mais irrémédiablement de tout et de tous, sombrant elle-même dans le marasme d’une existence vide de sens. J’ai avalé des tas d’ouvrages, sur la psychanalyse, les secrets de famille, le poids des injonctions secrètes. Sans jamais que cela n’entrave une forme de stabilité entre nous, j’ai, bien sûr, renvoyé la responsabilité de ma fragilité à mes parents… Petit à petit, je me suis éloignée, ai joué les électrons libres, la génération spontanée, démiurge de ma vie et de ce qu’elle deviendrait.

     Lors de ma première thérapie, pourtant, je m’étais inquiétée des ruptures que ce type de travail pourrait engendrer. « Cela ne rompt pas les relations familiales, cela les rend moins névrotiques. » Parole de psy. Les choses avaient ensuite semblé se faire naturellement, d’elles-mêmes, avec le début de l’âge adulte, les départs obligés. Mais ce n’était pas aussi simple, et l’intérieur se fissurait. Longtemps, elle a vécu détachée de tout lien. Au fil des années, elle avait soigneusement éliminé tout ce qui la rattachait à son passé : plus d’objets, plus de bijoux, elle n’avait même quasiment plus rien pouvant lui rappeler le Maroc de son enfance, de son adolescence, ce Maroc qu’elle avait pourtant tant aimé, tant pleuré. Elle s’était acharnée à gommer, effacer, réduire à néant les souvenirs, les liens, elle se voulait sans famille, libérée de tout et de tous. Après la mort de ma grand-mère, je n’étais plus allée aux obsèques des uns et des autres, m’étais coupée émotionnellement de cette famille qui était la mienne.

    

               Ainsi va la vie… Entre ma jeunesse et ma vieillesse rampante, je fais le grand écart. Comment ai-je pu me croire libre de toute attache familiale et créatrice de mon propre destin, voire grande pourfendeuse de la famille et de son poids indésirable ? Vous les harpies rassemblées autour de son berceau, qui n'avez pas été de bonnes fées, ne lui avez pas souhaité du bien, chacune arrachant son morceau de sa chair et de son cerveau pour combler sa propre béance, son vide, son manque, ses besoins, quelles chances lui avez-vous laissées de pouvoir vivre, de pouvoir voler de ses propres ailes ? Déchiquetée, réduite en lambeaux, exsangue, ce n'était pas elle, le monstre noir et gesticulant qui hurlait sa terreur... c'était vous, dont elle ne distinguait pas que vous n'étiez pas elle. Fils de la mère, mère du père, bébé de la grand-mère, qui était-elle, elle ? Un vide, un rien, le trou noir de sa désespérance. Elle vous ferme la porte, vous essaierez encore de rentrer, mais elle vous en empêchera, vous ne l'aurez plus. Ne voyez-vous pas que vous n'avez plus de prise, plus de chance de la détruire ? Elle a attendu tout ce temps avant de vous arracher, de vous extirper, de prendre le large, de ne plus garder en elle ce que vous aviez de pire. Elle n’en est pas encore à vous aimer, à vous accepter dans ce que vous aviez de bon pour elle, elle se nourrit encore de sa haine, de sa rage, elles lui sont nécessaires, vitales, elle ne sait pas encore faire autrement. Pour le moment, elle ne vous accepte pas. Partez, chimères, repliez vos ailes et vos griffes, éloignez votre odeur pestilentielle, vous ne pouvez plus l'emporter, elle s’est éloignée de l'enfer.

     Aujourd’hui je vis encore parfois l’enfer. Mais je me sens pleine de tous ces êtres ayant vécu avant moi, et suis souvent nostalgique, triste, de leur absence. C’est sûrement la raison pour laquelle les coucher sur le papier me redonne force et énergie. Tout l’amour, la tendresse, le plaisir que je n’ai pas pu, pas su recevoir ou leur donner me submerge parfois, et il m’arrive de leur parler intérieurement. Pour la Toussaint, je pense à tous mes morts, et me sens en complétude, alors que me voici maintenant en première ligne, et alors que toute fête religieuse avait autrefois perdu tout son sens pour moi, ne devenant que synonyme de vacances scolaires. « Ce ne sont pas des vacances comme les autres. » Parole de psychanalyste.

En feuilletant le carnet de ma mère, trouver avec stupeur la même expression, le même ressenti… « Mes morts, comme je vous aime, vous, si loin partis en cet inconnu que d’aucuns nomment : éternité, et d’autres : néant.

Lequel se trompe ?

Mais puisqu’aux temps heureux de nos partages communs vous étiez « moi » comme j’étais « vous », pourquoi maintenant ce silence écrasant qui nous sépare, lorsque, paumée, j’aurais tant besoin de vous... ». Petits secrets maternels désespérés.

                Première séance avec celle qui deviendrait ma psychanalyste. Exsangue, vide, fractionnée en segments disparates, en manque d'images. Un mot : Identité. « Je ne sais plus qui je suis ». 

(p.73-75)


Chaque famille est un roman, bon ou mauvais, avec ses intrigues, ses personnages, ses secrets et ses mensonges. Y a-t-il de bons liens, et des liens mauvais, de ceux qui ne peuvent mener à rien, leur toxicité en boucle créant un système sans faille et sans issue ? Qui peuvent se perpétuer à travers les âges et les générations ? Ou bien faire peser sur les autres un poids tel qu'ils en demeurent prisonniers à jamais ?

Quels mystères, quelles aventures, ont forgé mon destin ? Je crois qu'enfant, fascinée, je nous regardais vivre et bouger, tous ces enfants au milieu d'un couple qui m'intriguait, où je sentais que rien n'était jamais acquis, jamais stable.

(p.107)

 

Après tant d’années, moi qui avais parfois donné si peu d’importance à la famille, l’avais peut-être, sinon rejetée, au moins éloignée, je découvre l'impact qu'a eu dans mon enfance cette famille, maternelle en particulier, avec la présence de la génération de ma grand-mère. Comment aurais-je pu savoir que soixante ans plus tard le hasard, le destin, ou le résultat d’une nature intuitive, me catapulteraient dans les bras de ma cousine par alliance ?

     Refaire avec elle le tour de l’enfance, de ma vie, de ma souffrance. Nouvelle lecture, travail à l’envers, du complexe de l’analyse vers le pragmatisme de cette démarche actuelle. Décramponner. Abandonner la voie de ses ancêtres, couper les liens néfastes qui la retiennent à eux, fabriqués de toute pièce comme on élabore des contes. Se libérer de ce qui les lie au sein d’une prison sans joie, l’approcher à avoir peur d’en mourir. Les laisser reposer en paix, raccommodés, réparés…

     L'histoire de ma famille est l'histoire de toutes les familles, unique et possédant son propre sens, sa propre dynamique. Je suis le livre sur lequel elle s'écrit, se grave en lettres dures qui s'enfoncent à chaque instant, à chaque endroit, me marquent de leur sceau.

     Continuer à lire et relire le tout. Fils enchevêtrés. L'analyse est une histoire qui s'écrit, une route qui se construit.

(p.155)


               À Saint-Claude, la famille. À Casa, les copines. Les parenthèses estivales tranchaient avec le quotidien, laissant leur empreinte indélébile. Puis je retournais à ma vie d’extérieure insouciance. « Il y a le ciel, le soleil et la mer. » 

La famille ne venait pas seulement à nous, nous allions aussi à elle, en particulier celle de mon père. Je n’aimais pas ça, c’était souvent synonyme de route, d’ennui aussi.

(p.187)

 

                                    TRANSFORMATION ! Après des décennies de travail psy, la découverte du travail sur le corps...   Au risqu...