CANICULE
En ces périodes de fortes chaleurs, où l'on s'interroge de plus en plus sur ce qui est acceptable, je m'inquiète pour l'avenir...
Quelques mots, écrits lors de canicules précédentes. Au coeur de l'Inacceptable, des instants de grâce. L'un ne va pas sans l'autre...
Et il y eut un matin.
Après la chaleur accablante des jours précédents, de celle qui immobilise
l'air, limite le souffle, ralentit la vie intérieure, les feuilles se remirent
à vibrer, les nuages à parcourir l´azur, métamorphosant la crainte de l'orage
et de la pluie en bénédiction du ciel.
La lumière se fit plus légère dans les entrelacs des troncs, le figuier put
enfin développer son arôme, elle songea à son frère, pour qui ce fumet
persistant insistait en une mémoire oubliée qu'il alla chercher jusqu'à son
origine, dans ce pays de son enfance, pèlerinage solitaire, nécessaire et
cathartique.
Effleurement de la peau des plantes, immobiles, attentives à cette légère
modification de l'atmosphère léthargique des heures qui venaient d’abasourdir
le monde, au cours desquelles la planète en apnée retenait son angoisse dans le
déni des années à venir.
Une mésange, ou était-ce un moineau, des merles, battements d’ailes retrouvés.
Quelques minutes d'éternité arrachées à l'apocalypse.
Et elle vit que cela était bon.
Il y eut un soir, il y eut un
matin.
L’orage de la veille avait crevé le dôme
de chaleur insupportable, battant tous les records jamais atteints. La nuit
avait retrouvé sa normalité, fenêtre ouverte, l'air caressant la peau, la
respiration reprenant son rythme normal, libérée de la climatisation et des
bouchons d'oreilles pour ne pas l’entendre.
En ce matin, tout bruissait, explosait,
s'emballait. Les plantes se coloraient à nouveau de leurs teintes luisantes, se
redressaient, buvaient cette eau bienvenue qui recommençait à tomber. Les
oiseaux retrouvaient leur mobilité, gazouillaient, virevoltaient, s’abreuvant
le long des feuilles. Feuilles qui se mouvaient à nouveau, reprenaient vigueur,
se redressaient, tendaient leurs bras échevelés vers le ciel. L'air embaumait
le figuier, le seringa, tentait timidement d'approcher l'automne et ses
senteurs de feuilles qui tombent, d'humus frais.
Jamais le quartier n'avait été aussi
bruyant ! Voix fortes, musique, cognements, les humains aussi sortaient de leur
torpeur, de leur immobilisme, s'agitaient, balayaient, nettoyaient, interpellaient,
s'énervaient, bougeaient. La vie reprenait son cours, interrompu par la stupeur
du réchauffement climatique, de la planète hurlante que personne n’entend.
Elle, elle écrivait, tentait d'approcher
cette étoffe sensorielle entrevue au milieu de ces femmes qui lui avaient rendu
sa texture, son intégrité, son genre. Ce matin, elles avaient échangé autour d’une
artiste, d’une voix qui les étreint, d’un spectacle possible, ensemble. Tout
simplement. « Quand allez-vous cesser de fuir l’essentiel ? »
Et elle sut que c’était bon.
Et il y eut le lendemain.
La touffeur létale des derniers jours avait
cédé la place aux orages récurrents, l’air était encore moite des restes de
chaleur. La lourdeur de l’esprit, des poumons abreuvés de l’air artificiel de
la climatisation, criait son besoin de libération, réclamait son pesant de
nature et de mouvement.
La marche, enfin. Ce balancement des
hanches libérateur, détenteur d’oubli, de silence, de retrouvailles
bienheureuses avec le fond de l’Être.
La ville s’animait, les humains avaient quitté
leurs antres, allaient, venaient, ombre et lumière de fin d’après-midi sur les
trottoirs des boulevards, des enfants pédalaient, de ses poings nus un
garçonnet cognait le grand cœur métallique rouge de « mon cœur
Valence », qui résonnait le long du Champ-de-Mars où les tentes blanches
du festival gastronomique proche avaient déjà pris place, coupant la
perspective sur le kiosque Peynet et le lycée, où tant d’années l’avaient vu
arriver le matin.
Le parc était fermé pour cause
d’intempéries possibles qui ne viendraient pas, l’obligeant à une réflexion
rapide sur la suite à donner à ce parcours devenu rituel, et qui brutalement
s’interrompait. Les Trinitaires, les bords du Rhône, qu’elle délaissait depuis
quelques mois ? Ce parc, elle en avait rêvé en arrivant dans cette ville,
elle irait souvent, il était à portée de vue et de jambes de son lieu de
travail, c’était un beau projet ; jamais réalisé, les copies, les
photocopies, les papotages en salle des profs, la course, le manque de temps,
les enfants qui attendaient, la fatigue… Depuis le déménagement, elle jubilait,
en profitait jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année
après année. Ses arbres remarquables, ses pelouses et ses allées, sa cathédrale
de platanes, ses oiseaux colorés et ses moutons, le vilain petit canard blanc
s’ébattant au milieu de ses congénères colverts, explosion de couleurs et de
sons, elle ne s’en lassait pas. Délassement du corps et de l’esprit,
ressourcement de l’âme en peine.
Descente le long des grilles, un homme
embrassait sa compagne à pleine bouche, les lauriers roses débordaient, bras
chargés de fleurs réclamant leur liberté hors de cette prison pourtant dorée.
Avec un léger doute, serait-t-il ouvert,
lui, d’ailleurs peut-on le fermer, elle obliqua à gauche, atteignit l’autre
parc, plus sauvage et moins fréquenté. L’eau roucoulait le long des canaux, la
pénombre avançait doucement, les jours avaient rétréci, bientôt ce serait la
fin de l’été.
Et elle sut que le chemin l’attendait. Son chemin. Son symbole et sa
grâce.
Un vieux
monsieur lit sur le pas de sa porte, flashs d’Espagne, d’Italie, des chaleurs
du midi de sa jeunesse.
Léger
changement de parcours par rapport au quasi rituel habituel, avec son retour
par le parc Jouvet, toujours fermé. Qu'à cela ne tienne, un peu de courage pour
aborder la volée d'escaliers de la Comète, ces marches usées qu'elle a montées
si souvent pour rejoindre le lycée. Traversée du
Champ de Mars et de ses tilleuls, à son arrivée il y a trente ans, c'était un
parking. Le kiosque
Peynet,
nouvelle évocation du passé, les torchons de son trousseau, avec des dessins
dudit Peynet, que sa mère lui avait offerts, et dont il reste quelques
exemplaires qui commencent à se trouer. Là encore, réalisation que le sens
qu'elle utilise le plus, c'est la vue, qui immédiatement fait des liens, évoque
des souvenirs, « je suis où et quand ? ».
Alors,
retour au corps, à la marche, à la respiration, aux sensations qui fourmillent
dans chaque cellule. Regard large, qui ne s'attarde sur rien, sons multiples,
un enfant pleure, des voitures roulent, les voix des passants ; odeurs de
feuilles asséchées par l’été, de ville qui circule, un léger souffle sur la
peau... Marche chaloupée, balancement du bassin, respiration étale.
Et elle sut qu’elle était ici et
maintenant.
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