lundi 13 juillet 2026

                                   


TRANSFORMATION ! Après des décennies de travail psy, la découverte du travail sur le corps... 


 Au risque de l’Inconnu

     « Vous avez lu Le Déclic ? » Non. Et je n’ai pas envie de le lire, elle me fatigue avec ses lectures, j’ai besoin de prendre un peu de distance avec ma thérapeute. Et je ne comprends pas grand-chose à son histoire de tristesse dont on fait son fonds de commerce et qui est inscrite dans les cellules ; et pourquoi prendrais-je des antidépresseurs ?

Ça, c’est avant le début de l’année de tous les risques. Et puis juste avant de basculer dans cette dernière, synchronicité de lecture, Vivre avec son passé. Comment décrire ce qui n’est pas descriptible ? Ce mouvement intérieur subtil, cette évidence soudaine, « mais c’est bien sûr ! », ce pas de géant au bout du souffle du corps et de l’esprit ? Ai-je vraiment pris un risque, ou la vie s’est-elle imposée à moi sans fracas, parce que c’était le bon moment ? « Ne vous demandez pas ce que vous attendez de la vie. Demandez-vous ce que la vie attend de vous. » Parce que, des risques, mine de rien, j’en avais pris assez.

Alors, comme une évidence, Le Déclic, avec son schéma victime, attaquant, soignant, et notre histoire inscrite dans nos cellules. Et je prends le risque. Le risque d’observer ce schéma en conscience, d’accepter l’inacceptable, de tenter d’en venir à bout. Je commence la pratique des exercices de Libération des Mémoires Corporelles, saisis ma chance de m’apercevoir qu’un cours existe là où je vis, m’y inscris, accepte l’idée de la leibthérapie lors de mes retraites en silence. J’accède doucement aux tréfonds de ma carcasse endolorie, aux muscles les plus profonds, aux organes, aux cellules de la mémoire. Je prends le risque, de remplir l’enveloppe vide, de m’approcher de mon corps physique et de tous les risques qu'il a encourus tout au long de ma vie. À travers lui, je prends le risque de plonger dans l’inconnu, de lâcher mes fondamentaux et le « tout psy » de ma vie entière, de ne plus avoir de réponses et de ressentir là où il y avait précédemment besoin de comprendre et de verbaliser. Je prends un chemin à l’envers de celui que j’ai toujours suivi, je me mets à l’écoute de tout ce qui est engrangé dans mes profondeurs, je touche la surface pour faire remonter les émotions inscrites dans mon ADN, dans mes cellules, mes muscles, mes organes, ma peau, et non l’inverse, comme je l’ai toujours envisagé, à savoir qu’une émotion, un affect, un traumatisme émotionnel présents peuvent déclencher un problème physique, une maladie, et que la recherche consiste à dévoiler ce qui a fait mal psychiquement. Et même si je n’abandonne rien de ce fonctionnement qui m’a tant apporté, et dont je sais qu’il est véridique, j’emprunte les deux sens en parallèle ; je sais que je suis maintenant en mesure d'avancer dans une nouvelle direction, mais je sais aussi que cela ne m'est possible que parce que j'ai suivi d'abord l'autre voie. « La psychanalyse, c’était une étape. Maintenant il y en a une autre. », m’entendrai-je énoncer lors d’une nouvelle retraite.

 

      J'ai suffisamment énoncé le sens interdit, devenait-il enfin empruntable ? En faisant demi-tour et en reprenant dans l’autre sens ? Je me suis placée en observation. Impressionnée par les comptes-rendus des utilisateurs de la Méthode de Libération des Cuirasses, avec toutes les résurgences inconscientes dignes d'une psychanalyse, j'ai attendu de voir ce qui sortirait de mon corps doucement massé par les balles en mousse et le bâton. Il n'y a rien eu d'exceptionnel, même si lors des cours en présentiel avec Marie-Caroline, j'avais l'impression que j'étais la seule à évoquer des émotions plutôt que des ressentis corporels, ces derniers n'étant cependant pas absents.

     Une chose m'apparait sûre, l’acceptation de ce travail sur le corps m’entraîne à ne plus m’appuyer uniquement sur ma raison, mon analyse, ma pensée, car même si je l'ignorais, c'était elles qui prenaient toute la place. « Tu es sur la voie. », me suis-je entendu dire lors de l’une de mes dernières retraites.

     Au risque de lâcher le mental


L'Inaccepatble, T.5, L'Essentiel du risque    


                2024. Point de non-retour.

Passé et présent prennent tout leur sens, la femme que je suis devenue réintègre la jeune femme d’alors, la femme d’alors se fait chair. Dans la souffrance de l’époque, que je retrouve, ce qui me frappe, c’est que mon corps se mettait à l’unisson de mon psychisme. J’étais littéralement un corps souffrant.

     Mon premier roman, écrit au moment de mon cancer, s’intitulait « Au fil des maux », avant que mon faux éditeur ne change le titre pour « T’es pas une fille ». Au creux de ces maux, je tâtonnais déjà à explorer le lien entre ma souffrance psychique et mon corps en déroute, mes cellules désorganisées. Le chemin d’aujourd’hui réécrit l’histoire à l’aune de leur unicité. 

     Après l’enfant dite « jamais malade », la jeune adulte avec qui je renoue se trouvait rattrapée par des symptômes divers, la machine se détraquait. Dans mes lettres à mes parents, je découvre une attitude paradoxale d’enfant malade, qui s’oppose à une maturité certaine que j’avais occultée. Peut-on raisonnablement penser, comme l’aurait énoncé mon analyste, que le corps tentait d’exprimer le mal-être psychique et moral que mes parents n’entendaient peut-être pas suffisamment, ou auquel ils ne répondaient pas ?  Cri d’appel et de désespoir de l’enfant jamais malade qui voulait que l’on s’occupe enfin d’elle ?

 

     2024. Point de non-retour.

Le corps, encore. Prise dans un maëlstrom de sensations, de démarches autour du corps, de séances diverses, je peine un peu à m’y retrouver ; je ne sais qu’une chose : le lien qui se faisait insistant il y a quelques mois, alors que je sentais de plus en plus nettement une séparation entre mon corps et mon esprit, mon âme, ne comprenant pas vraiment ce que Françoise me disait lorsqu'elle m'énonçait que tout était inscrit en profondeur dans les cellules, et cela depuis toujours ; ce lien se tisse, tente de s’éclaircir. Je n’obtiendrai pas toutes les réponses, juste un entrelac de sens, de construction interne.

               Comment toutes ces périodes de vie, tous ces non-évènements, tout ce mal-être, comment tout cela est-il lié au corps, ou plutôt comment mon corps est-il lié à tout cela ? Le temps éclaircira la pensée, pour le moment cette souffrance ressurgit en flashs. Ceux que l’hypnose a revisités, et dont la psychanalyse avait ouvert la voie, restés souvent hypothétiques, mentalement accrochés au vide de l’essentiel. Mon corps ne se sent pas encore plus léger, c’est actuellement mon psychisme qui avance à grands pas, se libère, respire. Sors de ce corps, toi le monstre, le dragon interne. Laisse mon corps respirer, se déployer, sortir de la crucifixion. Le corps du Christ, amen. S’incarner enfin. Avoir un corps, être un corps, un beau matin. Le corps que je suis, avec le corps que j’ai.

Avant cela, quand ai-je pris conscience de mon corps ? Quand ai-je su que j'avais un corps, avant même que d'être un corps ? Je n’ai fait que vivre avec, parfois contre, à corps perdu, accord perdu. Corps à corps, corps sans accord. Corps accord. Écouter, entendre. Entendre sans écouter. La nature du vent, des cigales et du pic-vert, l'humanité des voix, les bruits du quotidien. Savourer mon silence intérieur et le son de mes cellules. Je n’ai fait que l’utiliser.

      D’abord, il y eut ce corps-mère du bébé abandonné quelques jours, évoqué, retrouvé, déployé en psychanalyse. Ce corps comme seul substitut de la mère absente, seule planche à agripper pour ne pas se noyer. Je me suis posé la question de savoir si les coups, les blessures, les souffrances que je lui infligeais n’étaient pas symboliquement destinés à protéger ma mère de ce que j’aurais voulu qu’elle subisse à travers les sentiments négatifs, inconscients eux aussi, que je ressentais à son égard en même temps que l’amour. « Ce n’est pas grave, la haine, quand il y a de l’amour. », parole de psychanalyste.

Et puis le corps de la petite fille, dont on s’occupait au détriment de son âme, qu’on éduquait sans concessions, « une bouchée pour papa, une bouchée pour maman », « mâche, avale ».

Le corps d’angoisse le long des nuits d’enfance, tête qui enfle, vertiges, est-ce que je suis Marie-Ange, « sortie de corps ». Corps qui se meut dans des automatismes irrépressibles le long des portes et des couloirs, errance de l’enfant perdue, vérifier mille fois que tout est bien fermé, que la vessie est bien vidée.

Plus tard, au fil des années, heureusement, le corps magnifié, bronzé, tonique, « pousser le corps, j’en sais quelque chose », parole de psy. La plage et le sport, l’exercice, tennis, ski, rando, vélo, natation, yoga, gym, aquagym ; jamais avec excès, juste pour le mouvement, le plaisir, le bien-être, la joie de se sentir fatiguée dans ses cellules, en lien, reposée aussi, détendue. Naturelle.

Un jour, le corps de mère, pouvais-je y croire ? Oh ! Avec difficulté, mais un corps de mère, à défaut d’avoir été un corps de femme, désirée, caressée, aimée dans tout ce que cela représente. Incrédulité, bonheur, attente, calme, sereine au fond. Ventre qui s’arrondit doucement, tressaillements de la vie qui commence dans les entrailles, tension, ne plus pouvoir se retourner la nuit, ventre tendu, « je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi gros », dixit ma belle-sœur d’alors. Deux enfants, extraits par ouverture, déception, mais ils sont là, beaux, beaux, beaux…

 Mais le corps qui se venge. Corps fantasmatique, être un garçon, en réaction à l’été de mes six ans. L’ambiguïté du corps, par la suite, avec ces rêves récurrents dans ma jeunesse, où je faisais l’amour avec une adolescente. « Vous cherchez une part de vous », parole de psychanalyste.

Alors la haine du corps, d’abord, mais je ne faisais que l’approcher de loin, en particulier à l’époque de mon cancer : Et mon corps, ce corps hideux que je ne supporte pas, qui, là, me parait être autre, corps d’homme, de femme masculinisée, quoi d’autre encore... Mon analyste avait noté une double approche, avec, face à ce rejet, l’image, aussi, d’un corps sublimé, teinté de beauté. Longtemps, pourtant, la laideur, le rejet, l’étroitesse, la honte, m’ont accompagnée. Était-ce vraiment de la haine, du refus, du rejet ? Ou plutôt une vaste interrogation, une recherche sur l’incontournable Qui suis-je ? Je me souviens très bien de ce rêve, à l’époque de mon cancer, et alors que je parvenais quotidiennement à les retenir, les noter, ils foisonnaient : Et au détour d'une bribe de rêve, d'un mot, il est petit à petit question du corps. De mon corps. Beau. Corbeaux dans les champs au cours des promenades autour de chez moi. Corbeaux Freux. Corps beau affreux.

     Morceau d’écriture, stage « Des corps et des mots », août 2023. Élucubrations autour du corps. Le corps en mouvement, vibrant, intense, pieds, jambes, articulations, marche, saute, danse, sublime et athlétique. Soudain le souffle se fait court, ce corps s’arrête, rompu, se cherche, s’est perdu, le rythme harmonieux n’est plus. Déserté, il manque d’air, suffoque, il va mourir.

Respirer, souffler. Ne pas hurler. Pleurer peut-être. Se recentrer.


L'Inacceptable, T.4, Les mots en corps


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