lundi 6 juillet 2026


 

                            LA MER

J’ai l’immense privilège de vivre une partie de l’année en bord de Méditerranée.

La mer a baigné une grande partie de mon enfance et de mon adolescence. La vie et les circonstances m’ont portée vers des mers bien différentes les unes des autres, m’ont amenée à la perdre, à la retrouver. Elle a toujours été une part de l’Essentiel qui me faisait rebondir, accepter l’Inacceptable.

Je l’ai décrite, je l’ai inventée. Je l’ai écrite, l’écris sans relâche.

C’est la saison, et elle aide à supporter les canicules... La voici, d’abord en écho du passé.  


L’Inacceptable, T.1, C’est pas beau la famille ?

 

       Les tons chauds de l’enfance à Casablanca étaient ceux de la mer et du soleil, de la plage le dimanche. Contrairement à beaucoup de Français qui vivaient là-bas, nous n'avions pas de cabanon sur une plage. Nous allions à celle de Mannesmann, elle était large, et les cabanons étaient en bordure, sur des dunes, me semble-t-il, garnies de kikuyu, qui m’est resté en images. Nous y restions la journée, avec un pique-nique. « Tu entends la mer ? » Elle fredonne au fond du coquillage plaqué contre son oreille, loin, loin, dans un ailleurs magique qui n’existe soudain que pour elle…

Étonnamment, je ne savais pas nager, ai appris très tard la brasse avec la tête hors de l’eau, et n’ai pas réussi, beaucoup plus tard et malgré des cours, à nager le crawl. C'est ma propre fille qui m'a véritablement appris la brasse il y a quelques années, et je m’essaie encore tant bien que mal au crawl, pratiquant cependant le dos crawlé. Je crois qu'on laissait les enfants se débrouiller tout seuls, et qu'il n'était pas à la mode de leur apprendre à nager correctement. D'ailleurs, ma mère n'a jamais su nager, et mon père barbotait la tête hors de l’eau ! Alors je sautais dans les vagues froides, me laissant parfois malmener et ballotter par les rouleaux. Volupté de son corps d’enfant, roulé par l’océan, allongé sans serviette au sortir de l’eau, gros grains de sable d’or collant à la peau...

À l'époque, on nous obligeait à attendre trois heures avant de nous baigner à nouveau après le repas. Je trouvais ça très long. Petit à petit, ces trois heures se sont d'ailleurs transformées en deux, allez savoir pourquoi !

D'autre part, il n'était pas question de crème solaire ! Mon capital soleil est soldé depuis longtemps, c'est pourquoi je surveille maintenant ma peau, même si elle n'est pas fragile, et que chaque fois que je la vois, la dermatologue me demande pourquoi je viens ! Puis elle se souvient de cette enfance non protégée et de mon hérédité, mon père ayant eu un mélanome, et m’accorde qu'il est peut-être bon que je vienne tous les deux ou trois ans !

Au retour de la plage, nous nous arrêtions dans un restaurant ou un autre, pour des brochettes ou des crêpes bretonnes, avec ses deux authentiques propriétaires aux coiffes blanches immaculées.  

P.158

 

 

Avant cela, il y avait un arrêt obligatoire au marché au poisson avec la criée, à Mohammedia. Nous restions dans la voiture pendant que mon père, ou mes parents, allaient se ravitailler. Et au retour, une bonne douche était de mise ! Retour de la mer, pieds noircis par le cambouis laissé sur les plages, il faudra le décoller tout à l'heure, cheveux embrouillés par l’iode et les coquillages. Arrêt au marché au poisson pour ramener le homard bleu encore vivant que son père plongera ce soir toujours en vie dans la marmite d’eau bouillante, après lui avoir soigneusement attaché les pattes, et qui deviendra rouge…

Nous allions également nous baigner dans les piscines de la corniche casablancaise, piscines d'eau de mer directement remplies par cette dernière. Les noms étaient évocateurs, et c'était un grand plaisir. Miami, Tahiti, Kontiki, Le Lido, Le Sun… Il me paraît d’autant plus étrange que je n’aie pas su nager, d’autant que l'océan Atlantique n'est pas de tout repos ! En escale à Casa, retrouver la corniche…

P. 159-160

 

 

Mais au-delà des couleurs, le monde gardait pour moi son ombre. La mer elle-même devenait traîtresse, devant ma rétine passe cet homme qui court vers elle pour s'y jeter, d’autres courent derrière lui, tentent de le rattraper, une fois, deux fois. Il veut mourir, il veut que la mer fasse avec lui ce qu’elle fait tous les dimanches avec d’autres, le tuer…

Je n’aime pas l’Atlantique, il me fait peur et sa couleur ne m’émeut pas. Aimer quand la mer est plane, étale, de ce bleu-gris du matin, les jours sans vent de terre, et avant que la brise marine ne se lève… Cette mer-là la rassure… Je me le suis encore prouvé cet été à Essaouira, ai trempé un pied sans enthousiasme, ne me suis pas baignée malgré mon intention. Froid et mouvementé. J’ai maintenant un amour immense pour la Méditerranée, en parfaite substitution. La Méditerranée lui est devenue précieuse, elle l’a joyeusement adoptée pour son calme après les traîtrises de l’Atlantique de son enfance, qui emportait trop de corps le dimanche, en plus de tous ceux, allongés au bord des routes, que l’on recouvrait d’un drap blanc…

Je les revois, ces cadavres sobrement recouverts, privés de vie à la suite d’accidents.

P. 163

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