vendredi 16 janvier 2026

 

   M’interroger sur ma famille et mes ascendants a toujours fait partie de ma démarche… Jusqu’à m’apercevoir que l’essentiel de cette recherche se concentrait sur la branche maternelle ; jusqu’à y découvrir le secret de ma vie…

                                           L’Inacceptable, T.1, C’est pas beau la famille ?

 

           À Casablanca, nous allions dans un restaurant sur le mur duquel une pancarte amusait beaucoup mon père. Allez savoir pourquoi, y étaient inscrits ces mots : « C’est pas beau la famille ? »

               C’est pas beau la famille ? Line et Raymond. Papa, Maman

     Ils s'étaient rencontrés à Lyon, à un cours de danse. Line était née à Montbrison, dans la Loire, et Raymond à Champagnole, dans le Jura.  En 1952, année de leur mariage, il avait trente ans et elle vingt-six. Lui entamait sa troisième année d’enseignement, après une passée à Thionville et une à Mâcon. Il avait demandé sa mutation pour se rapprocher de celle qu’il avait choisie pour être sa femme (même si sa sœur raconterait un jour en rigolant qu’il avait hésité avec une autre…).

(p.82)

 

               C’est pas beau la famille ? Line et Raymond. Papa, Maman

     Qui étaient-ils donc ? Depuis longtemps, j'avais le sentiment d'être détachée d'eux, me tenant loin, sans attaches précises. Orpheline depuis longtemps ; de père et de mère, elle ne sait pas si c’était en même temps ; elle est celle qui fit disparaître père et mère en elle, leur meurtrière. Elle a tué son père quand elle était petite, elle avait six ans, sa mère, elle ne sait plus. C’est drôle, ça ; on tue ses parents un jour, dans sa tête seulement, et après on vit avec, on croit que c’est vrai, et on ne s’en remet pas.

     Sa naissance fut une imposture. Le hasard joua en sa faveur, mais elle n’a aucune légitimité. Son patronyme lui-même n'est pas celui qu'elle devrait porter. Marie-Catherine, à l'origine de ce dernier, étant fille mère, engrossée par celui chez qui elle était servante, donna naissance à un fils dit bâtard, qui ne porta jamais le nom de son père.  

     Raymond, son père, devait avoir une furieuse envie de vivre, sa naissance elle-même étant un miracle. Il vint au monde à l'envers un jour de neige. Plus de huit livres de bébé par le siège, emportant tout sur son passage, tissus, muscles, sang, lymphe, dévastant la matrice de sa mère qui mettait bas pour la septième fois. Elle jura que c'était la dernière. Le cordon enroulé autour du cou, bleu des pieds à la tête, il se présenta les fesses en avant, ne respirant plus.

Le père pleurait, la mère évanouie de douleur. Le médecin appelé au secours « (…) regardait tomber la neige après avoir dit : « dommage, c’était un beau bébé ». Il avait été appelé en renfort par la sage-femme, (…) pour un « siège ». Plié en deux, non retourné, j’arrivais au monde fesses premières et pesais 9 livres. » Ecrits paternels. Avant cela, on avait d'urgence fait appeler le prêtre, qui l’avait baptisé sur les fesses, seule partie de son anatomie alors accessible.

Mort-né, donc. Mais ce bébé était trop beau, la sage-femme trop intuitive. Refusant l’inacceptable, elle prit le bébé par les pieds, le retourna tête en bas, le secoua, le gifla, le rejeta sur le lit pour que son père lui insuffle de l'air dans les narines. En désespoir de cause, on lui brûla « une allumette au bas de la cuisse droite, ce dont j’ai gardé une cicatrice dont je n’ai que très récemment constaté la totale disparition et sur l’emplacement de laquelle je peux encore à ce jour mettre le doigt sans risquer de me tromper. » Ecrits paternels.

Et le miracle se produisit, le beau bébé poussa un vagissement, soudain bien décidé à prendre sa place sur cette terre. La légende raconte que l’ensemble dura une heure ou deux, mais au vu des capacités intellectuelles de l'individu, il est impensable que le cerveau soit resté si longtemps sans oxygène. Même les forceps ne laissèrent pas de trace, et à la fin, à plus de quatre-vingt-treize ans, ce désir de vie ne l'avait toujours pas quitté.

     Line, sa mère, n'aurait jamais dû exister. Portant ce prénom par fidélité à l'enfant retrouvée morte dans son lit un an ou deux avant sa propre naissance, ce laps de temps a fluctué dans les comptes-rendus familiaux, ne fut jamais qu'une enfant de remplacement, qui n'aurait jamais vu le jour si la première Hélène avait vécu. Elle hérita de surcroît de la même marraine, Hélène aussi, évidemment. Vie par délégation, peut-être à l'origine de cette errance physique et psychique dans laquelle elle vécut la seconde partie de sa vie.

     Ces deux non-événements furent le prélude à son existence, résultat aléatoire de la rencontre entre deux parents en vie par accident, accrochés l'un à l'autre comme deux noyés à leur branche.

     Est-ce de là que lui est longtemps venu ce sentiment d'usurpation, cette impression qu’elle ne devrait pas être ?  « Vous ne vous sentiez pas légitime ? » Question de psy. Et si elle n’était pas leur fille ? Si elle avait été échangée à la clinique ?

(p.86-88)


Longtemps j’ai cherché l’origine de cette souffrance. Tout naturellement, cela m’a d’abord amenée à m’interroger sur mes origines, ma famille, le poids potentiel que tout cela avait pu faire peser. Il y a plusieurs manières d’embrocher la vie et sa cohorte de catastrophes ; il y a plusieurs manières de faire face à la famille et à ses légions de tordus : soit on prend tout en pleine face et on sombre dans la colère et le désespoir ; soit on s’esclaffe face à tant de tristesse et de misère. Elle avait toujours privilégié la première méthode, non par choix mais par constitution psychique, se coupant lentement mais irrémédiablement de tout et de tous, sombrant elle-même dans le marasme d’une existence vide de sens. J’ai avalé des tas d’ouvrages, sur la psychanalyse, les secrets de famille, le poids des injonctions secrètes. Sans jamais que cela n’entrave une forme de stabilité entre nous, j’ai, bien sûr, renvoyé la responsabilité de ma fragilité à mes parents… Petit à petit, je me suis éloignée, ai joué les électrons libres, la génération spontanée, démiurge de ma vie et de ce qu’elle deviendrait.

     Lors de ma première thérapie, pourtant, je m’étais inquiétée des ruptures que ce type de travail pourrait engendrer. « Cela ne rompt pas les relations familiales, cela les rend moins névrotiques. » Parole de psy. Les choses avaient ensuite semblé se faire naturellement, d’elles-mêmes, avec le début de l’âge adulte, les départs obligés. Mais ce n’était pas aussi simple, et l’intérieur se fissurait. Longtemps, elle a vécu détachée de tout lien. Au fil des années, elle avait soigneusement éliminé tout ce qui la rattachait à son passé : plus d’objets, plus de bijoux, elle n’avait même quasiment plus rien pouvant lui rappeler le Maroc de son enfance, de son adolescence, ce Maroc qu’elle avait pourtant tant aimé, tant pleuré. Elle s’était acharnée à gommer, effacer, réduire à néant les souvenirs, les liens, elle se voulait sans famille, libérée de tout et de tous. Après la mort de ma grand-mère, je n’étais plus allée aux obsèques des uns et des autres, m’étais coupée émotionnellement de cette famille qui était la mienne.

    

               Ainsi va la vie… Entre ma jeunesse et ma vieillesse rampante, je fais le grand écart. Comment ai-je pu me croire libre de toute attache familiale et créatrice de mon propre destin, voire grande pourfendeuse de la famille et de son poids indésirable ? Vous les harpies rassemblées autour de son berceau, qui n'avez pas été de bonnes fées, ne lui avez pas souhaité du bien, chacune arrachant son morceau de sa chair et de son cerveau pour combler sa propre béance, son vide, son manque, ses besoins, quelles chances lui avez-vous laissées de pouvoir vivre, de pouvoir voler de ses propres ailes ? Déchiquetée, réduite en lambeaux, exsangue, ce n'était pas elle, le monstre noir et gesticulant qui hurlait sa terreur... c'était vous, dont elle ne distinguait pas que vous n'étiez pas elle. Fils de la mère, mère du père, bébé de la grand-mère, qui était-elle, elle ? Un vide, un rien, le trou noir de sa désespérance. Elle vous ferme la porte, vous essaierez encore de rentrer, mais elle vous en empêchera, vous ne l'aurez plus. Ne voyez-vous pas que vous n'avez plus de prise, plus de chance de la détruire ? Elle a attendu tout ce temps avant de vous arracher, de vous extirper, de prendre le large, de ne plus garder en elle ce que vous aviez de pire. Elle n’en est pas encore à vous aimer, à vous accepter dans ce que vous aviez de bon pour elle, elle se nourrit encore de sa haine, de sa rage, elles lui sont nécessaires, vitales, elle ne sait pas encore faire autrement. Pour le moment, elle ne vous accepte pas. Partez, chimères, repliez vos ailes et vos griffes, éloignez votre odeur pestilentielle, vous ne pouvez plus l'emporter, elle s’est éloignée de l'enfer.

     Aujourd’hui je vis encore parfois l’enfer. Mais je me sens pleine de tous ces êtres ayant vécu avant moi, et suis souvent nostalgique, triste, de leur absence. C’est sûrement la raison pour laquelle les coucher sur le papier me redonne force et énergie. Tout l’amour, la tendresse, le plaisir que je n’ai pas pu, pas su recevoir ou leur donner me submerge parfois, et il m’arrive de leur parler intérieurement. Pour la Toussaint, je pense à tous mes morts, et me sens en complétude, alors que me voici maintenant en première ligne, et alors que toute fête religieuse avait autrefois perdu tout son sens pour moi, ne devenant que synonyme de vacances scolaires. « Ce ne sont pas des vacances comme les autres. » Parole de psychanalyste.

En feuilletant le carnet de ma mère, trouver avec stupeur la même expression, le même ressenti… « Mes morts, comme je vous aime, vous, si loin partis en cet inconnu que d’aucuns nomment : éternité, et d’autres : néant.

Lequel se trompe ?

Mais puisqu’aux temps heureux de nos partages communs vous étiez « moi » comme j’étais « vous », pourquoi maintenant ce silence écrasant qui nous sépare, lorsque, paumée, j’aurais tant besoin de vous... ». Petits secrets maternels désespérés.

                Première séance avec celle qui deviendrait ma psychanalyste. Exsangue, vide, fractionnée en segments disparates, en manque d'images. Un mot : Identité. « Je ne sais plus qui je suis ». 

(p.73-75)


Chaque famille est un roman, bon ou mauvais, avec ses intrigues, ses personnages, ses secrets et ses mensonges. Y a-t-il de bons liens, et des liens mauvais, de ceux qui ne peuvent mener à rien, leur toxicité en boucle créant un système sans faille et sans issue ? Qui peuvent se perpétuer à travers les âges et les générations ? Ou bien faire peser sur les autres un poids tel qu'ils en demeurent prisonniers à jamais ?

Quels mystères, quelles aventures, ont forgé mon destin ? Je crois qu'enfant, fascinée, je nous regardais vivre et bouger, tous ces enfants au milieu d'un couple qui m'intriguait, où je sentais que rien n'était jamais acquis, jamais stable.

(p.107)

 

Après tant d’années, moi qui avais parfois donné si peu d’importance à la famille, l’avais peut-être, sinon rejetée, au moins éloignée, je découvre l'impact qu'a eu dans mon enfance cette famille, maternelle en particulier, avec la présence de la génération de ma grand-mère. Comment aurais-je pu savoir que soixante ans plus tard le hasard, le destin, ou le résultat d’une nature intuitive, me catapulteraient dans les bras de ma cousine par alliance ?

     Refaire avec elle le tour de l’enfance, de ma vie, de ma souffrance. Nouvelle lecture, travail à l’envers, du complexe de l’analyse vers le pragmatisme de cette démarche actuelle. Décramponner. Abandonner la voie de ses ancêtres, couper les liens néfastes qui la retiennent à eux, fabriqués de toute pièce comme on élabore des contes. Se libérer de ce qui les lie au sein d’une prison sans joie, l’approcher à avoir peur d’en mourir. Les laisser reposer en paix, raccommodés, réparés…

     L'histoire de ma famille est l'histoire de toutes les familles, unique et possédant son propre sens, sa propre dynamique. Je suis le livre sur lequel elle s'écrit, se grave en lettres dures qui s'enfoncent à chaque instant, à chaque endroit, me marquent de leur sceau.

     Continuer à lire et relire le tout. Fils enchevêtrés. L'analyse est une histoire qui s'écrit, une route qui se construit.

(p.155)


               À Saint-Claude, la famille. À Casa, les copines. Les parenthèses estivales tranchaient avec le quotidien, laissant leur empreinte indélébile. Puis je retournais à ma vie d’extérieure insouciance. « Il y a le ciel, le soleil et la mer. » 

La famille ne venait pas seulement à nous, nous allions aussi à elle, en particulier celle de mon père. Je n’aimais pas ça, c’était souvent synonyme de route, d’ennui aussi.

(p.187)

 

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