M’interroger
sur ma famille et mes ascendants a toujours fait partie de ma démarche… Jusqu’à
m’apercevoir que l’essentiel de cette recherche se concentrait sur la branche
maternelle ; jusqu’à y découvrir le secret de ma vie…
L’Inacceptable,
T.1, C’est pas beau la famille ?
À
Casablanca, nous allions dans un restaurant sur le mur duquel une pancarte
amusait beaucoup mon père. Allez savoir pourquoi, y étaient inscrits ces
mots : « C’est pas beau la famille ? »
C’est pas beau la famille ?
Line et Raymond. Papa, Maman
Ils s'étaient rencontrés à Lyon, à un
cours de danse. Line était née à Montbrison, dans la Loire, et Raymond à
Champagnole, dans le Jura. En 1952,
année de leur mariage, il avait trente ans et elle vingt-six. Lui entamait sa
troisième année d’enseignement, après une passée à Thionville et une à Mâcon.
Il avait demandé sa mutation pour se rapprocher de celle qu’il avait choisie
pour être sa femme (même si sa sœur raconterait un jour en rigolant qu’il avait
hésité avec une autre…).
(p.82)
C’est pas beau la famille ?
Line et Raymond. Papa, Maman
Qui
étaient-ils donc ? Depuis longtemps, j'avais le sentiment d'être détachée
d'eux, me tenant loin, sans attaches précises. Orpheline depuis
longtemps ; de père et de mère, elle ne sait pas si c’était en même
temps ; elle est celle qui fit disparaître père et mère en elle, leur
meurtrière. Elle a tué son père quand elle était petite, elle avait six ans, sa
mère, elle ne sait plus. C’est drôle, ça ; on tue ses parents un jour,
dans sa tête seulement, et après on vit avec, on croit que c’est vrai, et on ne
s’en remet pas.
Sa naissance fut une imposture. Le hasard
joua en sa faveur, mais elle n’a aucune légitimité. Son
patronyme lui-même n'est pas celui qu'elle devrait porter. Marie-Catherine, à
l'origine de ce dernier, étant fille mère, engrossée par celui chez qui elle
était servante, donna naissance à un fils dit bâtard, qui ne porta jamais le
nom de son père.
Raymond, son père, devait avoir une furieuse envie de vivre, sa naissance
elle-même étant un miracle. Il vint au monde à l'envers un jour de
neige. Plus de huit livres de bébé par le siège, emportant tout sur son
passage, tissus, muscles, sang, lymphe, dévastant la matrice de sa mère qui
mettait bas pour la septième fois. Elle jura que c'était la dernière. Le cordon
enroulé autour du cou, bleu des pieds à la tête, il se présenta les fesses en
avant, ne respirant plus.
Le père pleurait, la mère
évanouie de douleur. Le médecin appelé au secours « (…) regardait tomber la neige après
avoir dit : « dommage, c’était un beau bébé ». Il avait été
appelé en renfort par la sage-femme, (…) pour un « siège ». Plié en
deux, non retourné, j’arrivais au monde fesses premières et pesais 9 livres. »
Ecrits paternels. Avant cela, on
avait d'urgence fait appeler le prêtre, qui l’avait baptisé sur les fesses,
seule partie de son anatomie alors accessible.
Mort-né, donc.
Mais ce bébé était trop beau, la sage-femme trop intuitive. Refusant l’inacceptable,
elle prit le bébé par les pieds, le retourna tête en bas, le secoua, le gifla,
le rejeta sur le lit pour que son père lui insuffle de l'air dans les narines.
En désespoir de cause, on lui brûla « une allumette au bas de la
cuisse droite, ce dont j’ai gardé une cicatrice dont je n’ai que très récemment
constaté la totale disparition et sur l’emplacement de laquelle je peux encore
à ce jour mettre le doigt sans risquer de me tromper. » Ecrits paternels.
Et le miracle se produisit, le beau bébé
poussa un vagissement, soudain bien décidé à prendre sa place sur cette terre.
La légende raconte que l’ensemble dura une heure ou deux, mais au vu des
capacités intellectuelles de l'individu, il est impensable que le cerveau soit
resté si longtemps sans oxygène. Même les
forceps ne laissèrent pas de trace, et à la fin, à plus de
quatre-vingt-treize ans, ce désir de vie ne l'avait toujours pas quitté.
Line, sa mère, n'aurait jamais dû
exister. Portant ce prénom par fidélité à l'enfant retrouvée morte dans son lit
un an ou deux avant sa propre naissance, ce laps de temps a fluctué dans les comptes-rendus
familiaux, ne fut jamais qu'une enfant de remplacement, qui n'aurait jamais vu
le jour si la première Hélène avait vécu. Elle hérita de surcroît de la même
marraine, Hélène aussi, évidemment. Vie par délégation, peut-être à l'origine
de cette errance physique et psychique dans laquelle elle vécut la seconde
partie de sa vie.
Ces deux
non-événements furent le prélude à son existence, résultat aléatoire de la
rencontre entre deux parents en vie par accident, accrochés l'un à l'autre
comme deux noyés à leur branche.
Est-ce
de là que lui est longtemps venu ce sentiment d'usurpation, cette impression
qu’elle ne devrait pas être ? « Vous ne vous sentiez pas
légitime ? » Question de psy. Et si elle
n’était pas leur fille ? Si elle avait été échangée à la clinique ?
(p.86-88)
Longtemps j’ai cherché
l’origine de cette souffrance. Tout naturellement, cela m’a d’abord amenée à m’interroger sur mes
origines, ma famille, le poids potentiel que tout cela avait pu faire peser. Il y a plusieurs manières d’embrocher la vie et sa cohorte de
catastrophes ; il y a plusieurs manières de faire face à la famille et à
ses légions de tordus : soit on prend tout
en pleine face et on sombre dans la colère et le désespoir ; soit on
s’esclaffe face à tant de tristesse et de misère. Elle avait toujours
privilégié la première méthode, non par choix mais par constitution psychique,
se coupant lentement mais irrémédiablement de tout et de tous, sombrant
elle-même dans le marasme d’une existence vide de sens. J’ai avalé des tas d’ouvrages, sur la
psychanalyse, les secrets de famille, le poids des injonctions secrètes. Sans
jamais que cela n’entrave une forme de stabilité entre nous, j’ai, bien sûr,
renvoyé la responsabilité de ma fragilité à mes parents… Petit à petit, je me
suis éloignée, ai joué les électrons libres, la génération spontanée,
démiurge de ma vie et de ce qu’elle deviendrait.
Lors de ma première thérapie, pourtant, je
m’étais inquiétée des ruptures que ce type de travail pourrait engendrer. « Cela
ne rompt pas les relations familiales, cela les rend moins névrotiques. »
Parole de psy. Les choses avaient ensuite semblé se faire naturellement,
d’elles-mêmes, avec le début de l’âge adulte, les départs obligés. Mais ce
n’était pas aussi simple, et l’intérieur se fissurait. Longtemps, elle a vécu détachée de tout
lien. Au fil des années, elle avait soigneusement éliminé tout ce qui la
rattachait à son passé : plus d’objets, plus de bijoux, elle n’avait même
quasiment plus rien pouvant lui rappeler le Maroc de son enfance, de son
adolescence, ce Maroc qu’elle avait pourtant tant aimé, tant pleuré. Elle
s’était acharnée à gommer, effacer, réduire à néant les souvenirs, les liens,
elle se voulait sans famille, libérée de tout et de tous. Après la mort de ma
grand-mère, je n’étais plus allée aux obsèques des uns et des autres, m’étais
coupée émotionnellement de cette famille qui était la mienne.
Ainsi va la vie… Entre ma jeunesse et ma vieillesse rampante,
je fais le grand écart. Comment ai-je pu me croire libre de toute attache
familiale et créatrice de mon propre destin, voire grande pourfendeuse de la
famille et de son poids indésirable ? Vous les harpies rassemblées
autour de son berceau, qui n'avez pas été de bonnes fées, ne lui avez pas
souhaité du bien, chacune arrachant son morceau de sa chair et de son cerveau
pour combler sa propre béance, son vide, son manque, ses besoins, quelles
chances lui avez-vous laissées de pouvoir vivre, de pouvoir voler de ses
propres ailes ? Déchiquetée, réduite en lambeaux, exsangue, ce n'était pas elle,
le monstre noir et gesticulant qui hurlait sa terreur... c'était vous, dont elle
ne distinguait pas que vous n'étiez pas elle. Fils de la mère, mère du père,
bébé de la grand-mère, qui était-elle, elle ? Un vide, un rien, le trou noir de
sa désespérance. Elle vous ferme la porte, vous essaierez encore de rentrer,
mais elle vous en empêchera, vous ne l'aurez plus. Ne voyez-vous
pas que vous n'avez plus de prise, plus de chance de la détruire ? Elle a attendu
tout ce temps avant de vous arracher, de vous extirper, de prendre le large, de
ne plus garder en elle ce que vous aviez de pire. Elle n’en est pas encore à
vous aimer, à vous accepter dans ce que vous aviez de bon pour elle, elle se nourrit
encore de sa haine, de sa rage, elles lui sont nécessaires, vitales, elle ne
sait pas encore faire autrement. Pour le moment, elle ne vous accepte pas. Partez, chimères, repliez vos
ailes et vos griffes, éloignez votre odeur pestilentielle, vous ne pouvez plus l'emporter,
elle s’est éloignée de l'enfer.
Aujourd’hui je vis encore parfois l’enfer. Mais je me sens pleine de
tous ces êtres ayant vécu avant moi, et suis souvent nostalgique, triste, de
leur absence. C’est sûrement la raison pour laquelle les coucher sur le papier
me redonne force et énergie. Tout l’amour, la tendresse, le plaisir que je n’ai
pas pu, pas su recevoir ou leur donner me submerge parfois, et il m’arrive de
leur parler intérieurement. Pour la Toussaint, je pense à tous mes morts, et me
sens en complétude, alors que me voici maintenant en première ligne, et alors
que toute fête religieuse avait autrefois perdu tout son sens pour moi, ne
devenant que synonyme de vacances scolaires. « Ce ne sont pas des vacances comme les autres. » Parole de psychanalyste.
En feuilletant le carnet de ma mère, trouver
avec stupeur la même expression, le même ressenti… « Mes morts, comme
je vous aime, vous, si loin partis en cet inconnu que d’aucuns nomment :
éternité, et d’autres : néant.
Lequel se trompe ?
Mais puisqu’aux temps heureux de nos partages
communs vous étiez « moi » comme j’étais « vous », pourquoi
maintenant ce silence écrasant qui nous sépare, lorsque, paumée, j’aurais tant
besoin de vous... ».
Petits secrets maternels désespérés.
Première séance avec celle qui deviendrait ma
psychanalyste. Exsangue, vide, fractionnée en segments disparates, en manque
d'images. Un mot : Identité. « Je ne sais plus qui je suis ».
(p.73-75)
Chaque famille est un roman, bon ou mauvais, avec ses intrigues, ses
personnages, ses secrets et ses mensonges. Y a-t-il de bons liens, et des liens
mauvais, de ceux qui ne peuvent mener à rien, leur toxicité en boucle créant un
système sans faille et sans issue ? Qui peuvent se perpétuer à travers les
âges et les générations ? Ou bien faire peser sur les autres un poids tel
qu'ils en demeurent prisonniers à jamais ?
Quels mystères,
quelles aventures, ont forgé mon destin ? Je crois qu'enfant, fascinée, je nous
regardais vivre et bouger, tous ces enfants au milieu d'un couple qui
m'intriguait, où je sentais que rien n'était jamais acquis, jamais stable.
(p.107)
Après tant d’années, moi qui
avais parfois donné si peu d’importance à la famille, l’avais peut-être, sinon
rejetée, au moins éloignée, je découvre l'impact qu'a eu dans mon enfance cette
famille, maternelle en particulier, avec la présence de la génération de ma
grand-mère. Comment aurais-je pu savoir que soixante ans plus tard le hasard,
le destin, ou le résultat d’une nature intuitive, me catapulteraient dans les
bras de ma cousine par alliance ?
Refaire avec elle le tour de l’enfance, de ma vie, de ma souffrance.
Nouvelle lecture, travail à l’envers, du complexe de l’analyse vers le
pragmatisme de cette démarche actuelle. Décramponner. Abandonner la voie de
ses ancêtres, couper les liens néfastes qui la retiennent à eux, fabriqués de
toute pièce comme on élabore des contes. Se libérer de ce qui les lie au sein
d’une prison sans joie, l’approcher à avoir peur d’en mourir. Les laisser reposer
en paix, raccommodés, réparés…
L'histoire
de ma famille est l'histoire de toutes les familles, unique et possédant son
propre sens, sa propre dynamique. Je suis le livre sur lequel elle s'écrit, se
grave en lettres dures qui s'enfoncent à chaque instant, à chaque endroit, me
marquent de leur sceau.
Continuer à
lire et relire le tout. Fils enchevêtrés. L'analyse
est une histoire qui s'écrit, une route qui se construit.
(p.155)
À Saint-Claude, la famille. À Casa, les copines. Les parenthèses
estivales tranchaient avec le quotidien, laissant leur empreinte indélébile.
Puis je retournais à ma vie d’extérieure insouciance. « Il y a le ciel,
le soleil et la mer. »
La
famille ne venait pas seulement à nous, nous allions aussi à elle, en
particulier celle de mon père. Je n’aimais pas ça, c’était souvent synonyme de
route, d’ennui aussi.
(p.187)