vendredi 9 janvier 2026

 
C'EST QUOI L'INACCEPTABLE ?
ET POURQUOI L'ECRIRE ? 

Le vrai problème de l’Être humain est de se trouver confronté à la peur de la mort, la peur du non-sens, la peur de l'isolement (selon K.G . Dürckheim)

Quels chemins peut-on emprunter pour affronter l’angoisse qui en résulte ?

1. Le déni et la fuite en avant

2. Faire face

 

     Cette étrange sensation, que la réalité ne se situait pas dans ce que je voyais, pas dans ce que les autres vivaient autour de moi, pas dans ce qui m’était présenté, faisait partie intégrante de ce que je vivais quotidiennement depuis toujours. Elle sait, elle sent, quand quelque chose ne va pas. Et s’il lui était petit à petit apparu que ce qu’elle traversait chaque jour n’était pas la réalité, ne représentait qu’une infime parcelle de celle-ci, de ce qu’elle ressentait sans pouvoir le formuler, elle la savait ailleurs, très proche, pourtant elle lui échappait. Se dissimulait-elle sous la forme d’un engagement nécessaire de tout son être, dans une cause ? Était-ce Dieu ? Confusément, il lui semblait que cela passait par le fait de parler, de communiquer, de se fondre dans les autres à travers les mots, de recevoir les leurs en elle.    

C’était de ma vie entière et de son fondement qu’il s’agissait. Découvrir la richesse d’un être autour d’une joie, d’une souffrance, d’un rêve, d’une impression, d’un acte manqué, dialogue intérieur qui s’élabore ; tous ces langages parallèles, trop ignorés, qui rebondissent de l’un à l’autre, s’enchevêtrent, tissent le fil des mots, de l’expression, du vrai, de l’humain, de tout ce qui lui était dangereusement connu, mais inconnu faute d’avoir pu énoncer l’interne, l’intime.

               Les émotions, les sens. Essaouira. J’ai pris cette décision sur une impulsion. Un besoin. Retrouver le Maroc, où je ne suis retournée que très insuffisamment. L’épiphanie se produit immédiatement. Du hublot de l’avion, un paysage d’arganiers, sec comme je les aime, désertique, je réalise qu’il est une nouvelle symbolisation de ma traversée intime. Désert, déserts. Immédiatement je me relie à moi-même, me relis. Bruits, couleurs, odeurs, monde, je suis chez moi, en moi. Il y a plus d’un demi-siècle que je suis amputée de la moitié de moi-même, que mes sens sont atrophiés. Je refais le plein. De bruit et de fureur.

     « Est-ce un trop-vide ou un trop-plein ? ». Question de psychanalyste.

(T.1, C'est pas beau la famille ? p.170-171)


               Identité : caractère permanent et fondamental de quelqu’un

     Au creux de la souffrance, approcher l’inévitable qui suis-je ? d’une manière nouvelle. « Je finis par me dire qu’il y a une nature au départ. » « Pourquoi cela semble-t-il vous surprendre ? Cela fait partie du chemin de vie » Parole de psy.

Être en même temps sûre de soi et dans le doute. Comment prouver ce que l’on comprend sans que l’on ait besoin de l’expliquer ? Comment en faire des certitudes ? Comment mettre cela en accord avec les autres ? Pour elle, la terre menaçait en permanence de trembler, de s’effondrer, mais elle a tout fait pour l’oublier. « Tais-toi. Tais-toi où je te suce les os et le cerveau jusqu’à la moelle. Tais-toi ou j’te tue. T’es pas toi. Tais-toi. » Au creux du lisse, sous la surface, elle avalait... petite fille silencieuse, détachée de ceux qui lui tenaient lieu de frère et sœur, enfant sans joie, elle n'était qu'un corps qui devait fonctionner, et si ce n'était pas le cas, on l'y aidait.                                                                                                                                                                                        

     Pourtant, en classe de troisième, mon professeur de français, qui avait la larme facile en lisant un poème, avait eu cette phrase inscrite au fer rouge au fond de moi : « Empêcher un hypersensible de pleurer, c'est comme empêcher un tuberculeux de tousser ».      

               Enfant hypersensible : Les cinq sens sont exacerbés et il perçoit avec une acuité exceptionnelle tout ce qui se passe autour de lui. L’enfant est constamment bombardé d’informations sensorielles en provenance de l’environnement. Il est particulièrement sensible à l’injustice. Il est souvent confronté à des peurs diverses et souvent intenses, qu’elles proviennent d’un signal extérieur ou d’une expérience intime vécue depuis sa naissance

     Ce monde ignoré, passionnant, infini, je ne savais pas encore que pour moi, c'était le sens de la vie. La jonction avec la mémoire des faits m’étant difficile, comment aurais-je pu m’appuyer dessus pour exister ? Comment parvenir à la validation de moi-même ? L’essentiel est d’avoir confirmé cette intuition qui, jeune, la portait déjà vers le divan. D’avoir assumé ce destin qui était le sien, franchi les angoisses sourdes, les incapacités notoires, la peur face à la violence incontrôlée…    

(T.1, C'est pas beau la famille ? p156-157)


               Lâcher prise. Accepter l’inacceptable. Désillusion... Deuil de tous les mythes, tous les espoirs, tous les projets. Allègement. Retrouver cet état de grâce, ces mots enfouis profondément, prononcés un jour par un ami de mon père, d’habitude le chien aboie systématiquement lorsque quelqu’un arrive. Là il s’est approché tout doucement, sans un bruit. Les animaux et les enfants sentent tout..., venu nous annoncer la mort de sa femme : la vie, la simple vie.

Maintenant elle prenait en pleine face les malheurs et les horreurs, la maladie, la mort, le désespoir, comme naturels et inévitables. Elle en souffrait encore profondément, et ces moments-là étaient lourds. Mais elle refusait en même temps de sombrer, et sa paresse innée s’était lentement transformée en énergie têtue. Quoi qu’il advienne, elle continuerait à se lever le matin pour qu’au moins un instant soit beau, heureux ; un rayon de soleil, une tâche accomplie, un sourire… La vie à l’intérieur de soi. « Connexion à l’Essentiel. » Message de psy.

Dans ma bulle utopique, il me semble parfois que tout pourrait finalement être si simple ! Douce rêveuse ou visionnaire, l'avenir ne me le dira pas. « C’est incroyable ce que vous êtes fleur bleue. » Parole de psy. « Nous, les femmes, nous sommes plus proches de la vraie vie. ». Autre parole d’autre psy, en réponse décalée à son collègue.

     La psyché humaine est complexe, et je me demande souvent pourquoi on ne nous apprend pas très tôt que nous ne sommes pas ce que nous croyons, que nous ne sommes pas uniquement notre image consciente, largement fabriquée et bien peu crédible. « Tout le monde devrait voir un psy au moins une fois dans sa vie », avait énoncé ma conseillère pédagogique. 

     Accepter l’inacceptable. Accepter sa lignée, son appartenance, sa nature et ses larmes intempestives, son cœur trop gros, le monde sera toujours le monde, avec sa beauté et sa violence infinie. Accepter ses émotions, accepter de les vivre en solitaire. Elle vit dans l’émotion, se confond en elle et avec elle, l’émotion, c’est toute sa vie. Elle a cru être une cérébrale, mais sa pensée n’était que la production de ses émotions refoulées. Elle EST l’émotion. L’émotion, c’est sa mission, aussi fatiguant que cela puisse être.  

Accepter le non-sens, la souffrance inhérente à la condition humaine. Accepter ce qui fût, ce qui est, ce qui sera. Sa liberté, le centre de l’Être. L’oignon s’est effeuillé, un fil s’est tiré à partir de son centre, le chemin s’ouvre. « On n’a jamais fini. » Parole de psy.          Accepter le vide, accepter le plein. Défaire les liens, se déprendre, il n’y a plus rien ni personne. Accepter le désert, le symboliser. Lire Désert, déserts de Jean-Yves Leloup. Faire silence et entrer en solitude. Marcher, marcher. Méditer, méditer. Créer, créer. Écrire. L’écriture, comme la marche. Batailler dans un même mouvement, un pied devant l’autre, un mot après l’autre, la perspective est rude, la voie escarpée. Dépasser la paresse, le désir de fuir, activer les automatismes, ou elle ne partira pas. Alors se produit l’inéluctable, surgissement de l’intime, ne plus avoir le choix, enchaîner, pieds dans la rocaille, mains sur le clavier, yeux rivés aux pierres, aux lettres, effort incommensurable d’avoir à se dépasser. Ce n’est que longtemps après le départ que le rythme s’installe, que la difficulté s’estompe, regard vers la ligne d'horizon, la fin du livre, limpide. Alors elle n’existe plus, se fond et se dilue, devient cette suite de pas, de mots enchaînés les uns aux autres, tout s'ouvre, poumons, cœur, esprit. Sans cet effort, il n’y aurait plus que le gouffre du présent qui va vers sa fin, du passé enfui, de l’immobilisme de la mort en mouvement. L’écriture, c’est sa marche, sa croix, son espoir et sa fin. Le prix à payer.

     C'est en marchant que naissent ses plus belles pages d'écriture.

(T.1, C'est pa beau la famille? p.185-186)

 

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