NOËL
J’avais
tout ce dont mes parents avaient été privés, un quotidien confortable, des
joies enfantines, oui mais les peines… elle n’a pas le droit d’en
parler, cadeaux de noël Papa ne recevait qu’une orange et
c’était un vrai bonheur et d’anniversaire, fêtes de carnaval, elle
adore les masques, d’animaux en particulier, et les déguisements, elle a une
panoplie d’infirmière. Les chocolats pour Pâques, la galette des
Rois, elle n’aura pas la fève, ils trichent, ils vont encore la donner
à Élisabeth parce qu’elle est plus petite, les matefins pour la
Chandeleur...
Ce
fut l’âge de raison, la perte des rêves de Père Noël, de petite souris et
cloches de Pâques. Elle veut le dire à Élisabeth, que le Père Noël,
c’est pas vrai, que c’est eux qui font les cadeaux. Mais maman l’arrête, elle
est la plus grande, elle est raisonnable, elle ne doit rien dire.
Scène
parfaitement identique quelques quarante ans plus tard, entre mère et fille,
mais je suis devenue la mère. Allongée sur le divan, elle s’interroge
sur l’histoire du Père Noël. En fait, c’est un mensonge, et peut détruire la
confiance des enfants en leurs parents. « Oui » Réponse
lapidaire de psychanalyste.
Grenoble, L’Inacceptable, T.1, C’est pas beau la famille ? (
p.67-68 )
En
parlant des cadeaux de Noël, je ne pouvais m'empêcher, quelques semaines avant,
de chercher à savoir ce qu'il y avait dans les paquets que ma mère rangeait
soigneusement dans une armoire, chaque destinataire étant noté dans un petit
coin. Reproduire exactement tout cela avec ses propres enfants. Petit
papa Noël, quand tu descendras du ciel… Je décollais les morceaux de scotch
et refaisais tant bien que mal le travail parfait de ma mère, ce qui fait que
les surprises soigneusement préparées par cette dernière en complément de ce
que nous commandions et attendions n'en étaient plus pour moi. Bien
fait. La curiosité est un vilain défaut. Je ne sais pas si elle s'en est un
jour rendu compte.
J’aimais
énormément les fêtes de Noël et du Nouvel An, je les attendais avec impatience
et fébrilité. Avoir cherché à offrir des noëls magiques, enchanteurs, à
ses enfants. Décorations, sapin rutilant, crèche géante, noël provençal,
santons, navettes et treize desserts. Ne jamais en faire assez, paquets
enrubannés, choix des couleurs, rouge et vert foncé, papier cadeau, tenues des
enfants, boules et bougies aux nuances assorties. Déception qui s'insinue
lentement, lorsque les enfants grandissent, partent, quand les grands-parents,
trop âgés et trop faibles, ne remplissent plus la maison. Nous avions
toujours un beau sapin, cette odeur de sapin, la respirer à plein nez, et
ma mère prenait grand soin de faire courir guirlandes et cheveux d'ange après
que mon père eut installé les guirlandes électriques de manière
harmonieuse, faire exactement cela lorsque son propre mari a fini
d’installer les petites lumières clignotantes. D'elle, j'ai hérité cela,
ainsi que de la capacité à faire de beaux bouquets, rien ne me hérisse plus
qu'un bouquet jeté sans goût ni grâce dans un vase, je passe beaucoup de temps
à équilibrer l'ensemble. Il en va de même pour chaque boule du sapin, chaque
santon dans la crèche. Quelques centimètres, un quart de tour, peuvent tout
changer. Lorsque l'équilibre est atteint, je le sais, je le sens. Telle une
œuvre d'art, chaque année est unique, même si le style varie peu. Avoir
du mal à laisser intervenir les enfants, il faut que tout soit parfait, ne pas
laisser d’espace à leurs petites mains. Chagrin... J’étais également
fascinée par la crèche que faisait ma mère, en général dans le haut d’un
secrétaire qui servait de grange. Papier crèche, la nativité, les
bergers et leurs moutons, les rois mages, l’étoile, le petit pont, la rivière… Je
la trouvais immense alors, c’était la crèche de ma grand-mère, un jour,
elle voudrait la récupérer, des santons en cire qui finirent par s’abîmer
tellement que nous n’avons rien gardé à la mort de mon père, mais nous l’avions
encore installée les deux noëls où il était veuf.
Un
ami m’offrit un jour deux très grands santons habillés en terre cuite, septembre
2023, stupeur. La santonnière, une vieille dame à l’époque, est morte depuis
longtemps, ne jamais avoir retrouvé de pièces d’elle. Au fin fond du Québec,
visiter une église, une crèche provençale est en exposition pour les
croisiéristes du Saint-Laurent. Trône un meunier, mon meunier…, le même, à
moi qui ne rêvais alors que de Provence et de lavande, de Méditerranée. Ce fut
le début d’une immense collection, santons de trente centimètres, crèche
pouvant atteindre trois mètres de long dans notre maison précédente. Métiers
représentés, achats annuels, cadeaux, ce fut un véritable rêve, une œuvre d’art
intégrale, magique, que je pus enrichir quelque temps en arrivant à Valence, où
un magasin vendait les créations de mon santonnier préféré. La crèche
est bien plus grande que celle de maman ; la maison aussi grande, aussi
belle… Dépassement ?
Quelles
ne furent pas ma stupéfaction, ma joie et ma fierté, lorsque mon petit garçon,
à peine âgé de quatre ou cinq ans, se mit à acheter des petits santons en terre
cuite avec son argent de poche. Fasciné, les yeux grands ouverts, je l'ai vu
faire son choix, en fonction de « la grande crèche », mais aussi de
ses goûts, et rivaliser, avec sa chambre à lui tout seul, avec la maison
entière. Traquant les soldes de guirlandes et de boules, son cadeau de noël
comprenait presque invariablement de nouveaux sujets. Nous devînmes experts en
marchés de noël et de santons.
Décembre
2022, redonner, retrouver du sens à noël. L’attendre pour préparer tout cela
ensemble, il faudra enfin lui apporter ses cartons pour qu’il retrouve ses
décorations, sa crèche, délaissés depuis le départ de la maison.
Aujourd’hui,
j’ai vendu quelques-uns des miens, d’autres sont partis en décoration en
montagne ou à la mer, et j’ai réduit l’ensemble, qui ne manque cependant pas,
après quelques hésitations et un arrêt, de me faire encore et toujours rêver,
avec mes yeux d’enfant émerveillée. Entendre Maryvonne lui parler de
cette crèche, lui envoyer une photo cette année, renouer avec le cadeau
réciproque d’une jacynthe, découvrir que leurs deux sapins sont identiquement
décorés, en bleu cette année…
L’un de mes meilleurs souvenirs d’adolescence, ce sont
les courses faites avec mon père la veille de noël. Je ne sais plus si nous
n’étions que tous les deux, mais nous allions au marché central, où nous
achetions la dinde et probablement les marrons, et c’était un bonheur
intense. Escale en croisière, le cœur battant, faire un tour au marché
central, il n’a pas changé… C’était lui qui s’occupait ensuite de la
dinde aux marrons, qui deviendrait plus tard oie ou chapon.
Et
la veillée de Noël arrivait, avec son attente impatiente. Un bol de Banania en
tout début de soirée, en attendant la messe de minuit, qui petit à petit fut
ramenée vers neuf heures. Celle-là de messe, elle l’aime bien, les
cantiques, la naissance de Jésus dans la paille de l’étable, entre le bœuf et
l’âne, il est né le divin enfant, c’est une belle histoire. Le retour
à la maison, le réveillon à la lueur des bougies, j’ai oublié ce que nous
mangions… Et surtout, mais peut-être lorsque nous étions plus grands,
l’ouverture des cadeaux à minuit, c’était un moment magique, l’aboutissement de
la tension du plaisir à venir. En famille avec sa fratrie, ils ont
toujours voulu attendre le matin, ne lui ont jamais accordé ce bonheur, même
pas une fois, malgré les discussions… Rentrer dans le désir de l’autre, des
autres… Plus petits, c’était l’impatience du matin, l’attente jusqu’au
« Petit Papa Noël » de Tino Rossi qui marquait le coup d’envoi, là
encore, contre vents et marées, en faisant fi des moqueries, passer cette
chanson, arrachage des papiers que ma mère mettrait plus tard dans un grand
sac pour jeter ces beautés éphémères, papier cadeau aux mille dessins colorés,
père Noëls, rênes, cadeaux, rouges, verts, dorés. Plus tard, consacrer
une soirée à faire les paquets, choisir une couleur de papier kraft, vert une
année, rouge une autre, le sapin aussi, changer de couleur tous les ans… son
mari empaquète, elle n’est pas très douée, elle, elle met le bolduc, les
petites étiquettes, les noms dans l’angle.
La
fête n'était pas tout à fait finie après le vingt-cinq décembre, car ma mère
mettait sous le sapin, le premier janvier, ce qu'elle nommait une « petite
surprise », un dernier petit cadeau. Reproduire, aussi. Et le
premier janvier au soir, les adultes faisaient une soupe à l’oignon,
traditionnelle, après les agapes de la veille. Dernier week-end passé
avec papa, il était miraculeusement bien, serein, dernier sursaut avant la fin.
Il a eu envie d’une soupe à l’oignon, s’est mis devant les fourneaux et l’a
cuisinée, cela n’était jamais arrivé depuis l’enfance… Mon père, lui,
était également un adepte de l’Hépatoum pour devancer les problèmes.
Cette
formidable période passée, j'étais extrêmement malheureuse et cafardais pendant
des jours. Maman aussi, l’avoir vu et entendu pleurer le soir de noël.
Que revivait-elle de sa propre enfance ? Découvrir avec surprise dans ses
lettres à sa grand-mère, qu’André et elle recevaient des cadeaux, et pas des
moindres, an moment de noël.
Casablanca, L’Inacceptable, T.2, Et l’Amour dans tout ça ? (p.50-54)
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