mercredi 7 janvier 2026

                               NOËL 

                                                                            



Après cette période forte en émotions, ce passage tout en intériorité, quelques pages de souvenirs de mes Noëls grenoblois et casablancais, avec leurs échos dans ma vie d’adulte…


J’avais tout ce dont mes parents avaient été privés, un quotidien confortable, des joies enfantines, oui mais les peines… elle n’a pas le droit d’en parler, cadeaux de noël Papa ne recevait qu’une orange et c’était un vrai bonheur et d’anniversaire, fêtes de carnaval, elle adore les masques, d’animaux en particulier, et les déguisements, elle a une panoplie d’infirmière.  Les chocolats pour Pâques, la galette des Rois, elle n’aura pas la fève, ils trichent, ils vont encore la donner à Élisabeth parce qu’elle est plus petite, les matefins pour la Chandeleur...

Ce fut l’âge de raison, la perte des rêves de Père Noël, de petite souris et cloches de Pâques. Elle veut le dire à Élisabeth, que le Père Noël, c’est pas vrai, que c’est eux qui font les cadeaux. Mais maman l’arrête, elle est la plus grande, elle est raisonnable, elle ne doit rien dire.

     Scène parfaitement identique quelques quarante ans plus tard, entre mère et fille, mais je suis devenue la mère. Allongée sur le divan, elle s’interroge sur l’histoire du Père Noël. En fait, c’est un mensonge, et peut détruire la confiance des enfants en leurs parents. « Oui » Réponse lapidaire de psychanalyste.

Grenoble, L’Inacceptable, T.1, C’est pas beau la famille ? ( p.67-68 )

 

En parlant des cadeaux de Noël, je ne pouvais m'empêcher, quelques semaines avant, de chercher à savoir ce qu'il y avait dans les paquets que ma mère rangeait soigneusement dans une armoire, chaque destinataire étant noté dans un petit coin. Reproduire exactement tout cela avec ses propres enfants. Petit papa Noël, quand tu descendras du ciel… Je décollais les morceaux de scotch et refaisais tant bien que mal le travail parfait de ma mère, ce qui fait que les surprises soigneusement préparées par cette dernière en complément de ce que nous commandions et attendions n'en étaient plus pour moi. Bien fait. La curiosité est un vilain défaut. Je ne sais pas si elle s'en est un jour rendu compte. 

J’aimais énormément les fêtes de Noël et du Nouvel An, je les attendais avec impatience et fébrilité. Avoir cherché à offrir des noëls magiques, enchanteurs, à ses enfants. Décorations, sapin rutilant, crèche géante, noël provençal, santons, navettes et treize desserts. Ne jamais en faire assez, paquets enrubannés, choix des couleurs, rouge et vert foncé, papier cadeau, tenues des enfants, boules et bougies aux nuances assorties. Déception qui s'insinue lentement, lorsque les enfants grandissent, partent, quand les grands-parents, trop âgés et trop faibles, ne remplissent plus la maison. Nous avions toujours un beau sapin, cette odeur de sapin, la respirer à plein nez, et ma mère prenait grand soin de faire courir guirlandes et cheveux d'ange après que mon père eut installé les guirlandes électriques de manière harmonieuse, faire exactement cela lorsque son propre mari a fini d’installer les petites lumières clignotantes. D'elle, j'ai hérité cela, ainsi que de la capacité à faire de beaux bouquets, rien ne me hérisse plus qu'un bouquet jeté sans goût ni grâce dans un vase, je passe beaucoup de temps à équilibrer l'ensemble. Il en va de même pour chaque boule du sapin, chaque santon dans la crèche. Quelques centimètres, un quart de tour, peuvent tout changer. Lorsque l'équilibre est atteint, je le sais, je le sens. Telle une œuvre d'art, chaque année est unique, même si le style varie peu. Avoir du mal à laisser intervenir les enfants, il faut que tout soit parfait, ne pas laisser d’espace à leurs petites mains. Chagrin... J’étais également fascinée par la crèche que faisait ma mère, en général dans le haut d’un secrétaire qui servait de grange. Papier crèche, la nativité, les bergers et leurs moutons, les rois mages, l’étoile, le petit pont, la rivière… Je la trouvais immense alors, c’était la crèche de ma grand-mère, un jour, elle voudrait la récupérer, des santons en cire qui finirent par s’abîmer tellement que nous n’avons rien gardé à la mort de mon père, mais nous l’avions encore installée les deux noëls où il était veuf.

Un ami m’offrit un jour deux très grands santons habillés en terre cuite, septembre 2023, stupeur. La santonnière, une vieille dame à l’époque, est morte depuis longtemps, ne jamais avoir retrouvé de pièces d’elle. Au fin fond du Québec, visiter une église, une crèche provençale est en exposition pour les croisiéristes du Saint-Laurent. Trône un meunier, mon meunier…, le même, à moi qui ne rêvais alors que de Provence et de lavande, de Méditerranée. Ce fut le début d’une immense collection, santons de trente centimètres, crèche pouvant atteindre trois mètres de long dans notre maison précédente. Métiers représentés, achats annuels, cadeaux, ce fut un véritable rêve, une œuvre d’art intégrale, magique, que je pus enrichir quelque temps en arrivant à Valence, où un magasin vendait les créations de mon santonnier préféré. La crèche est bien plus grande que celle de maman ; la maison aussi grande, aussi belle… Dépassement ?

Quelles ne furent pas ma stupéfaction, ma joie et ma fierté, lorsque mon petit garçon, à peine âgé de quatre ou cinq ans, se mit à acheter des petits santons en terre cuite avec son argent de poche. Fasciné, les yeux grands ouverts, je l'ai vu faire son choix, en fonction de « la grande crèche », mais aussi de ses goûts, et rivaliser, avec sa chambre à lui tout seul, avec la maison entière. Traquant les soldes de guirlandes et de boules, son cadeau de noël comprenait presque invariablement de nouveaux sujets. Nous devînmes experts en marchés de noël et de santons.   

     Décembre 2022, redonner, retrouver du sens à noël. L’attendre pour préparer tout cela ensemble, il faudra enfin lui apporter ses cartons pour qu’il retrouve ses décorations, sa crèche, délaissés depuis le départ de la maison.

Aujourd’hui, j’ai vendu quelques-uns des miens, d’autres sont partis en décoration en montagne ou à la mer, et j’ai réduit l’ensemble, qui ne manque cependant pas, après quelques hésitations et un arrêt, de me faire encore et toujours rêver, avec mes yeux d’enfant émerveillée. Entendre Maryvonne lui parler de cette crèche, lui envoyer une photo cette année, renouer avec le cadeau réciproque d’une jacynthe, découvrir que leurs deux sapins sont identiquement décorés, en bleu cette année…

     L’un de mes meilleurs souvenirs d’adolescence, ce sont les courses faites avec mon père la veille de noël. Je ne sais plus si nous n’étions que tous les deux, mais nous allions au marché central, où nous achetions la dinde et probablement les marrons, et c’était un bonheur intense. Escale en croisière, le cœur battant, faire un tour au marché central, il n’a pas changé…  C’était lui qui s’occupait ensuite de la dinde aux marrons, qui deviendrait plus tard oie ou chapon.

Et la veillée de Noël arrivait, avec son attente impatiente. Un bol de Banania en tout début de soirée, en attendant la messe de minuit, qui petit à petit fut ramenée vers neuf heures. Celle-là de messe, elle l’aime bien, les cantiques, la naissance de Jésus dans la paille de l’étable, entre le bœuf et l’âne, il est né le divin enfant, c’est une belle histoire. Le retour à la maison, le réveillon à la lueur des bougies, j’ai oublié ce que nous mangions… Et surtout, mais peut-être lorsque nous étions plus grands, l’ouverture des cadeaux à minuit, c’était un moment magique, l’aboutissement de la tension du plaisir à venir. En famille avec sa fratrie, ils ont toujours voulu attendre le matin, ne lui ont jamais accordé ce bonheur, même pas une fois, malgré les discussions… Rentrer dans le désir de l’autre, des autres… Plus petits, c’était l’impatience du matin, l’attente jusqu’au « Petit Papa Noël » de Tino Rossi qui marquait le coup d’envoi, là encore, contre vents et marées, en faisant fi des moqueries, passer cette chanson, arrachage des papiers que ma mère mettrait plus tard dans un grand sac pour jeter ces beautés éphémères, papier cadeau aux mille dessins colorés, père Noëls, rênes, cadeaux, rouges, verts, dorés. Plus tard, consacrer une soirée à faire les paquets, choisir une couleur de papier kraft, vert une année, rouge une autre, le sapin aussi, changer de couleur tous les ans… son mari empaquète, elle n’est pas très douée, elle, elle met le bolduc, les petites étiquettes, les noms dans l’angle.

La fête n'était pas tout à fait finie après le vingt-cinq décembre, car ma mère mettait sous le sapin, le premier janvier, ce qu'elle nommait une « petite surprise », un dernier petit cadeau. Reproduire, aussi. Et le premier janvier au soir, les adultes faisaient une soupe à l’oignon, traditionnelle, après les agapes de la veille. Dernier week-end passé avec papa, il était miraculeusement bien, serein, dernier sursaut avant la fin. Il a eu envie d’une soupe à l’oignon, s’est mis devant les fourneaux et l’a cuisinée, cela n’était jamais arrivé depuis l’enfance… Mon père, lui, était également un adepte de l’Hépatoum pour devancer les problèmes.

Cette formidable période passée, j'étais extrêmement malheureuse et cafardais pendant des jours. Maman aussi, l’avoir vu et entendu pleurer le soir de noël. Que revivait-elle de sa propre enfance ? Découvrir avec surprise dans ses lettres à sa grand-mère, qu’André et elle recevaient des cadeaux, et pas des moindres, an moment de noël.

Casablanca, L’Inacceptable, T.2, Et l’Amour dans tout ça ? (p.50-54)

 

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